RESUME:
« Parlez lentement, en montrant bien le gros bâton que vous avez dans les mains, et vous irez loin. » Ainsi Théodore Roosevelt décrivait-il sa politique extérieure en 1901. Le « conseil national consultatif sur les abeilles mellifères » voudrait-il faire de même ? Il s’est créé il y a quatre ans, en regroupant huit apiculteurs professionnels provenant des deux principales structures apicoles étatsuniennes. Son but : transmettre les préoccupations de la profession en matière de pesticides et de santé des abeilles à tous les organismes scientifiques – et administratifs – qui devront traiter le problème du CCD.
Le comité « soupçonne un lien » entre les mortalités et les nouveaux produits chimiques utilisés dans l’agriculture. Il a bien vu les environnements dans lesquels les abeilles se portaient mieux ou plus mal qu’ailleurs.
Steve Ellis en est l’actuel secrétaire. Le premier, il avait porté plainte contre un pesticide qui avait tué un de ses ruchers. Au bout de six ans de procédure, la cour d’État du Minnesota lui a finalement donné raison contre le ministère de l’agriculture de l’État. Elle a rappelé que les butineuses avaient droit à la protection de l’agriculteur, comme tous les pollinisateurs dont l’absence serait une catastrophe économique.
Aujourd’hui les produits chimiques se sont transformés, leur durée d’action également car le but final est maintenant plus de prévenir que de guérir les infestations des plantes. Le comité réclame un changement en matière de politique des pesticides.

STEVE ELLIS : Remarques pour la Première Conférence Internationale sur les pollinisateurs, leur santé, leur biologie et la politique les concernant.
Penn State University – 26 juillet 2010

Point de vue d’un apiculteur sur la politique étatsunienne en matière de pesticides.”

Je m’appelle Steve Ellis, je suis apiculteur professionnel transhumant et je suis originaire du Minnesota. Mes abeilles hivernent en Californie. Je suis aujourd’hui ici pour représenter le Conseil National Consultatif sur les Abeilles Mellifères ou NHBAB. Le NHBAB est un groupe de huit apiculteurs choisis dans les deux organisations apicoles nationales des États-Unis : la Fédération Apicole Américaine (ABF) et l’Association Américaine des Producteurs de Miel (AHPA). Le conseiller scientifique pour notre groupe est Jim Frazier de l’université d’état de Pennsylvanie (Penn State). Notre rôle est de transmettre les préoccupations des apiculteurs en matière de pesticides et de santé des abeilles. Tous les membres de notre groupe ont un minimum de 25 ans d’expérience professionnelle apicole et ils mettent à disposition des ruches pour la pollinisation commerciale de nombreuses productions agricoles telles que les amandes, les cerises, les pommes, les graines de luzerne, les canneberges, les myrtilles, les graines de coton, les concombres, les courges, les citrouilles et les graines d’oignon. Nombre d’entre nous produisent du miel de trèfle, de sauge, d’agrumes, de choux palmiste, d’aubépine, de tupelo (Nyssa sylvatica), de coton et de diverses fleurs sauvages. Nous nourrissons nos familles et nous nourrissons le monde grâce au travail de nos abeilles. L’apiculture est un style de vie et la plupart des apiculteurs aiment ce que nous faisons.

Le NHBAB est extrêmement reconnaissant pour le travail qui se fait ici à l’université de Penn State : Jim et Maryann Frazier, Chris Mullin, Diana Cox-Foster, Dennis Van Engelsdorp et tous ceux qui font actuellement partie du Centre de Recherche sur les Pollinisateurs ont lancé des travaux très importants. Nous sommes très heureux de voir tant de gens parmi vous venir assister à cette conférence pour s’attaquer aux problèmes que doivent affronter tous les pollinisateurs. Nous avons besoin de votre aide. Nous voulons aussi être certains que les apiculteurs seront partie intégrante de ces discussions. Nous croyons que notre expérience du terrain et la fréquentation quotidienne avec le travail des abeilles nous donnent un point de vue sans équivalent. Nous sommes ravis de travailler avec vous tous pour pouvoir combiner nos idées et nos précieuses observations avec vos talents et vos compétences scientifiques dans un effort commun pour améliorer la sante des pollinisateurs.

Je suis certain que la plupart d’entre vous connaissent bien le terme de CCD, de Syndrome d’effondrement des colonies, et les dévastations qu’ont entrainé les pertes soudaines et dramatiques d’abeilles domestiques aux États-Unis et dans bien d’autres pays. Au cours des trois dernières années, les rapports des Inspecteurs de Ruchers d’Amérique indiquent que plus de 30% des ruches conduites des États-Unis ont été perdues entre octobre et avril. La plupart des experts prédisent que ce taux de mortalité ne pourra être supporté plus longtemps. Pour ceux d’entre nous qui se battent pour conserver nos abeilles en vie, cela a été un vrai défi.

Le NHBAB est né dans le processus de recherche de réponses à l’énigme du CCD. Les apiculteurs ne sont pas normalement des activistes. La plupart d’entre nous préfère passer son temps sur le terrain plutôt que de participer à des réunions ou à des évènements politiques. Les problèmes que nous devons affronter aujourd’hui nous ont obligés à aller chercher de l’aide auprès de groupes avec lesquels nous n’aurions pas forcément travaillé, dans l’administration et dans la recherche scientifique.

Les apiculteurs soupçonnent un lien entre ces mortalités inconnues qui frappent leurs abeilles et les nouveaux produits chimiques utilisés en agriculture. De plus en plus, les apiculteurs notent que leurs abeilles se portent mieux dans les bois ou dans les zones sauvages que dans des environnements agricoles où la gestion est intense. Les pesticides et les questions de politique des pesticides étaient le sujet à aborder et le NHBAB a été créé pour aborder ce sujet. Chacun des membres du NHBAB à sa propre histoire des “deux groupes de ruches” et chaque fois les ruches exposées à un environnement de gestion agricole intense auront un plus gros taux d’effondrement. Beaucoup d’entre nous ont quitté nos zones habituelles de production de miel ou de pollinisation des productions agricoles pour trouver “des pâtures plus propres.” En résultat, nous avons des abeilles en meilleure santé. Si Charles Dickens, au lieu d’écrire “Le Conte des deux cités” écrivait “Le Conte des deux ruches,” l’histoire ne se situerait pas à Londres mais elle pourrait facilement se situer dans nombre de nos emplacements de ruchers.

Mes propres expériences avec les pesticides agricoles et les abeilles ont commencé à l’été de 1998 quand j’ai remarqué pour la première fois les dommages faits par les pesticides dans mes ruchers. Encouragé par l’inspecteur apicole de mon état, j’ai envoyé des échantillons de mes abeilles mortes au Ministère de l’Agriculture de l’État du Minnesota et ils ont découvert la présence d’un produit chimique appelé Carbaryl. Le Carbaryl, je l’ai appris, est un insecticide agricole largement utilisé (1). Dans cet exemple, le produit avait été appliqué à des peupliers hybrides pour lutter contre la chrysomèle du liard (cottonwood leaf beetles).

Après six ans de procédure, conduite par trois cabinets juridiques distincts, je me suis retrouvé en 2005 en train d’écouter les débats devant la Cour Suprême du Minnesota. A ma connaissance, la décision rendue par la Cour Suprême du Minnesota reste la déclaration faite par la juridiction la plus élevée dans notre système de tribunaux, traitant de la responsabilité de l’empoisonnement d’abeilles par pesticide aux États-Unis. Dans sa décision, la Cour Suprême du Minnesota rappelle que ”les abeilles qui pénètrent dans les champs traités par des pesticides ne sont pas des intruses mais des butineuses qui ont droit à une protection raisonnable de la part des applicateurs et des propriétaires.” Les observateurs ont noté que le fait d’autoriser des apiculteurs à attaquer en justice pour les dommages faits à leurs ruches créait un précédent significatif pour d’autres cas semblables dans tout le pays.

Le Ministère des Ressources Naturelles (DNR) du Minnesota a réglé le dossier par une médiation peu de temps après la décision de la Cour Suprême. Le Ministère a accepté de ne pas utiliser le Carbaryl dans l’avenir dans leurs pépinières de peupliers hybrides, de travailler avec les apiculteurs et la Campagne Nord Américaine de Protection des Pollinisateurs (NAPPC) pour développer une brochure sur les pratiques forestières sans danger pour les pollinisateurs, et de régler les dommages éventuels par un paiement cash convenu. En plus, j’ai reçu l’avion utilisé pour les épandages en paiement partiel des pertes. L’avion était impropre au vol et je l’ai vendu pour les pièces.

Cette expérience dans le Minnesota avec les pesticides m’a ouvert les yeux sur l’importance et l’étendue du problème pesticide-pollinisateurs dans tous le pays. La nécessité pour l’industrie apicole d’aborder ces insuffisances de notre politique nationale en matière de pesticides a motivé la création du Conseil National Consultatif sur les Abeilles Mellifères (NHBAB), dont je suis le secrétaire depuis deux ans.

Je parle ici aujourd’hui de la politique nationale en matière de pesticide dans la mesure où elle concerne les pollinisateurs. Pour commencer, je crois qu’il est nécessaire de faire un bref rappel historique. Les apiculteurs et les abeilles ont senti les effets des pesticides depuis la première fois que ceux-ci ont été utilisés. Les premiers produits chimiques ont été l’arsenic, suivi par les organophosphates, puis les pyréthroïdes synthétiques et enfin maintenant les pesticides systémiques et les OGM. Le Ministère de l’Agriculture des États-Unis a lancé la protection des pollinisateurs en développant la “langue des étiquettes préventives” ou les Déclarations de Dangerosité pour les Abeilles. Ces déclarations sont toujours en vigueur et ont le poids des lois fédérales. Avec la fondation de l’Agence de Protection de l’Environnement en 1970 et les affinements des réglementations de la Loi Fédérale sur les Insecticides, Fongicides et Rodenticides (FIFRA) on a donc confié à cette Agence de Protection de l’Environnement la gestion des poisons économiques. L’autorité pour faire appliquer la loi a été confiée aux états sous la première législation passée en 1998 et qui a la primauté. On s’est aperçu alors que définir et faire appliquer la langue des étiquettes était une vraie “patate chaude” politique.

Dès leur introduction, les “déclarations environnementales pour les abeilles” ont été publiées sous l’hypothèse qu’on pouvait éviter l’exposition des pollinisateurs au poison donné en jouant sur les timings de l’application. Tout dépendait de la FLEUR. N’appliquez pas durant la floraison et vous ne tuerez pas les pollinisateurs.

Cette position a fonctionné à peu près jusqu’à l’arrivée de la micro-encapsulation. Des produits comme le Pencap M et le Sevin XLR plus (Extra Long Residual) sont apparus avec des enrobages polymères capables d’allonger la vie résiduelle du produit. Ces enrobages avaient cependant une autre fonction parce qu’en enrobant le produit chimique, ils le rendaient moins immédiatement accessible aux butineurs. Parce que le poison est encapsulé, il est à l’origine moins toxique pour les butineuses, ce qui lui permet d’être rapporté aux ruches en plus grandes quantités. Souvent les problèmes n’apparaissent que lorsque les abeilles consomment les produits emmagasinés, des mois et parfois des années plus tard.

Ces produits constituaient les vrais premiers signaux d’alerte indiquant qu’une barrière avait été franchie. Les apiculteurs et les chercheurs en toxicologie reconnaissent depuis longtemps la différence entre les poisons chimiques qui affectent les butineuses et ceux qu’elles ont rapportés à la ruche qu’ils vont affecter dans son ensemble. A cause de la nature régénérative d’un reine d’abeilles capable de pondre jusqu’à 1500 œufs par jour, les ruches pouvaient se remettre de la perte de leur forces de terrain. Mais le poison qu’on rapporte à la ruche, qu’on retrouve dans la nourriture donnée au jeune couvain et à la reine, est capable de rendre malade et de tuer la ruche tout entière. Bien pire, le pollen empoisonné emmagasiné dans les structures mortes pouvait rester toxique et causer de sérieux dégâts dans la colonie suivante dans laquelle on le plaçait. La cire s’est révélée une source de fixation malheureusement efficace, capable de combiner et d’emmagasiner bien des composés chimiques.

Des disputes éclatèrent entre apiculteurs et régulateurs pour savoir si les termes des étiquettes de protection étaient efficaces. Les inquiétudes des apiculteurs se firent jour dans des états comme le Nebraska, l’état de Washington, le Colorado, la Caroline du Nord , le Minnesota, d’autres états, en rapport avec l’utilisation étendue de ces technologies. Les Ministères de l’Agriculture des états traitèrent ces incidents au fur et à mesure de leur apparition, en choisissant souvent d’apaiser la rébellion, plutôt que de s’occuper des problèmes soulevés.

David Hackenberg (camail rouge) charge des ruches de pollinisation. © Doug Shultz

Les technologies continuent de progresser et les problèmes qu’elles offrent aux pollinisateurs se compliquent. Il y a eu une modification fondamentale dans la manière et la raison pour lesquelles nous utilisons des pesticides. L’idée de départ consistait à éradiquer une population nuisible dès lors qu’elle devenait problématique. Aujourd’hui, l’accent est surtout mis sur la prévention des nuisibles. Le traitement chimique des semences permet des protections systémiques de toute la plante, les technologies de génie génétique ont aussi fourni la possibilité de faire un épissage dans le gène d’un pesticide (2). la protection systémique de la plante par granulation, chimigation ou injection sont devenues extrêmement populaires (3).

Coïncidence ou non, le CCD est apparu pour la première fois vers 2004. Dave Hackenberg et les chercheurs de Penn State ont ouvert la voie en étudiant le mystérieux syndrome d’effondrement des colonies et en essayant de rassembler les pièces du puzzle. La science est souvent à la traîne derrière les observations sur le terrain. Dave est devenu persuadé que la faute en était à ces nouveaux insecticides systémiques de la classe des néonicotinoïdes et depuis lors il à travaillé sans relâche à alerter les autres sur les dangers qu’il perçoit.

LE PROBLEME

En janvier dernier, j’ai participé à la convention nationale de l’Association Américaine des Producteurs de Miel (AHPA) à Sacramento (Californie). L’orateur qui a ouvert la convention était Steven Bradbury, de l’Agence de Protection de l’Environnement des États-Unis (EPA). Ron Phillips a fourni un “compte rendu d’activité” détaillé, sombre sous tous les aspects. La production de miel aux États-Unis a battu un record minimal, tout comme le nombre des ruches conduites, tandis que le pourcentage des mortalités de ruches a battu son record maximal. Graphique après graphique ont illustré le triste état de l’industrie apicole.
Le CCD reste un facteur, ce n’est qu’un nom sans cause définitivement prouvée. L’industrie apicole aux États-Unis d’Amérique est plongée dans une crise qui menace notre existence.

Quand on est confronté à une crise, il est parfois difficile de savoir ce qu’il faut faire. Se cacher la tête dans le sable est une des façons d’approcher la politique des pesticides pratiquée dans notre pays – c’est une façon qui ne marche pas.
Le NHBAB demande un réexamen de l’actuelle politique des pesticides. Nous croyons ce réexamen opportun et nécessaire. (à suivre)

Notes
(1) un des noms commerciaux du Carbaryl est Sevin. Lire la fiche Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Carbaryl (NDT)
(2) épissage (splicing) : Processus englobant l’excision des introns et la réunion des exons dans l’ARN. (NDT)
(3) chimigation (chemigation) : application d’un produit chimique par irrigation limitée à l’aide de systèmes pressurisés et calibrés, sprinklers, goutte-à-goutte etc. Quant on utilise un fertilisant, on parle de fertigation. cf la note technique de l’université d’état du Mississipi (en anglais) sur http://msucares.com/pubs/publications/p1551.pdf (NDT)

Steve ELLIS

Suite & fin de l’article à l’adresse : « Point de vue d’un apiculteur… »

Traduction : Simonpierre Delorme et Kathrin Bosch –

Avec l’autorisation de la revue Abeilles & fleurs
L’original anglais (« A Beekeeper’s Perspective on U.S. Pesticide Policy ») se trouve ici : http://ento.psu.edu/

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