Abeille charpentière (Source : www.aujardin.org)

Parmi les abeilles solitaires, (par opposition aux eusociales), la plus grosse est la charpentière. Noire brillante, avec un reflet bleu ou violet, jusqu’à 3 cm de long et 5 cm d’envergure, notre xylocope se remarque en été sur les glycines. Ses mandibules puissantes lui permettent de forer son nid dans le bois, d’où son nom grec de coupeur de bois. Impressionnante mais très douce, on peut la prendre sur un doigt mais on évitera de l’enserrer dans la paume de la main, car la femelle a bien un aiguillon, beaucoup plus court certes que celui de l’abeille mellifère, mais dont elle saurait bien se servir en cas de besoin.

L’abeille charpentière se rencontre sur tous les continents sans exception et possède souvent plusieurs espèces spécifiques à tel ou tel continent, ile, archipel, zone climatique, ce qui montre une belle diversité (plus de 400 espèces en tout). Celle qu’on rencontre partout dans la zone Europe et Moyen-Orient, est la Xylocopa violacea dont l’envergure atteint 5 cm et que nous connaissons tous. Les chercheurs de l’université de Bonn ont travaillé sur une autre espèce, la Xylocopa flavorufa, un peu moins noire, en particulier chez les mâles, et qui atteint 63 mm d’envergure. On la rencontre dans toute l’Afrique subsaharienne.

Le mâle de la charpentière Xylocopa flavorufa porte sur la face intérieure de ses pattes arrière un coussinet de poils permettant de s’agripper fermement lors de l’accouplement en vol. (c) Anne Muffert / Universität Bonn

Une bande velcro pour bien se tenir

Quand les charpentières s’unissent, c’est évidemment en vol, comme de nombreux autres insectes.

Le mâle (si vous regardez de très près, il est souvent repérable à quelques taches claires sur l’avant de la tête) arrive en vol de l’arrière au dessus de la femelle et l’empoigne fermement, avant de lui injecter son sperme. Tandis qu’il se remonte sur elle, tout un ensemble bouclé de poils minuscules situé sur la face interne de ses pattes arrière va s’entremêler avec des poils correspondants sur le dos de la femelle.
Ce système de Klettverschluss, semblable à celui de la bande-velcro, de la bardane ou du gratteron, lui permet d’éviter d’être éjecté dans ce rodéo nuptial selon l’image utilisée par l’équipe de Dieter Wittman, qui dirige l’Institut pour la connaissance des plantes utiles et la protection des ressources (Ecologie du paysage culturel et écologie animale) à l’Université de Bonn.

L’accouplement en vol : les bandes d’accroche des pattes arrière du mâle (au dessus) se crochètent avec les brosses sur le corps de la femelle (en dessous) (c) Anne Muffert / Universität Bonn

Détail du coussinet (c) Anne Muffert / Universität Bonn

(Rappelons que nous avions déjà parlé de Dieter Wittmann il y a deux ans, dans un article sur les méthodes de défense des abeilles sans dard qui vivent en société dans les forêts tropicales d’Amérique du Sud. Voir Abeilles et fleurs N°668 de janvier 2006).
Si le système n’avait jamais été remarqué auparavant, c’est que certains poils de notre abeille sont à l’échelle nanométrique et qu’il a fallu utiliser un microscope à balayage électronique pour les apercevoir. C’est Anne Muffert, une collaboratrice de Dieter Wittmann, qui en a fait la découverte, découverte primée au dernier congrès des instituts apicoles de langue allemande.

Un poil du coussinet servant de « passant » (c) Anne Muffert / Universität Bonn

Du lézard à l’abeille

Le mâle de la charpentière n’utilise pas seulement les nano-bandes velcro qu’il a sur les pattes arrière pour faciliter sa cavalcade amoureuse dans les airs. Pour sa paire de pattes médiane, il possède également un mécanisme lui permettant d’emprisonner sa partenaire et ce mécanisme est tout à fait semblable à celui des coussinets sous les pattes du gecko.
Le gecko, que nous appelons parfois margouillat, (comme l’agame, qui lui n’est pas un gecko), cet horrible lézard antédiluvien, est l’animal le plus lourd qui peut grimper sur un mur vertical en verre bien lisse, voire se tenir la tête en bas par un seul orteil sur ce même mur. En fait, les pattes du gecko sont recouvertes de tous petits poils nommés setae, un mot latin qui désigne les soies du sanglier par exemple ; chaque seta se décompose ensuite en milliards de petits sous-poils dits spatulae.

Les poils ramifiés sur l’abdomen de la femelle dans lesquels vont s’enchevêtrer les « passants » de poil qui sont sur l’intérieur des pattes arrière du mâle. (c) Anne Muffert / Universität Bonn

Ce fantastique réseau permet l’action de forces intermoléculaires d’attraction electromagnétique avec la surface qu’on appelle les forces de Van Der Waals. Des milliards de poils spécialement formés font contact avec la surface; La liaison électromagnétique qu’ils forment est dix mille fois plus forte que ce qui serait suffisant pour tenir le lézard ! Pourtant, la bête peut être rapide et détacher très facilement ses orteils de la surface, jusqu’à 15 fois par seconde ! On ne sait pas encore comment arriver industriellement à copier tout cela mais on cherche activement, en particulier à l’université de Californie à Berkeley, depuis 7 ans maintenant.

Dieter Wittmann explique : « Le mâle de Xylocopa flavorufa porte un coussinet de poils semblables sur ses pattes médianes. Il les pose sur la tête de la femelle et la colle fermement à lui, tout en l’enserrant activement pour que le coït puisse se terminer. »

Ça tient ! (c) Anne Muffert / Universität Bonn

Quand il explique les divers accrochages, il explose d’enthousiasme : « Voyez ce raffinement incroyable, pratiquement impossible à copier techniquement ! Voyez la finesse de ces poils ! Pour l’instant, on ne sait pas la reproduire ! »

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources :

Compléments :

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°692 (Mars 2008)

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