RESUME:
Chez les apiculteurs, il est parfois de bon ton de dire que l’abeille mellifère est là depuis tellement longtemps, qu’elle en a tellement vu d’autres, qu’elle s’adapte si bien à tous les changements, … bref, qu’elle saura aussi passer avec succès les épreuves actuelles : mondialisation, parasites, maladies, métissage, et même les pesticides ! La publication, le 27 octobre 2006, du séquencement des gènes dans le génome de l’abeille ne soutient pas vraiment cet optimisme. Par rapport aux quelques autres insectes dont on avait déjà publié le génome (ou dont on l’a fait depuis), l’abeille a moins de gènes concourant à son immunité. Elle dispose de moins d’enzymes de détoxification. Or ces enzymes jouent un rôle très important puisque ce sont eux qui métabolisent les pesticides. Bref, l’abeille mellifère est un insecte à certains égards plus fragile que d’autres (mouche ou moustique par exemple).

Dans ce même numéro de Nature où figure le texte d’Edward O. Wilson (« Comment se fabrique un insecte social« ), dans un cartouche intitulé « Le génome de l’abeille et le style de vie social » qui accompagne ce texte, Chris Gunter rappelle les quantités et les différences de gènes entre l’abeille et les deux insectes dont le génome avait été déjà séquencé (la drosophile et le moustique anophèle). Puisque ces deux insectes ne forment pas de colonies comme l’abeille, il cherche à estimer (à partir de ces comparaisons) comment ce style de vie social a évolué à partir du génome et comment à son tour il aurait pu contribuer à former ce génome.
Plus de gènes mis en œuvre dans la production de gelée royale ? C’est logique puisque les abeilles doivent nourrir leurs jeunes, ce que ne font pas les deux autres insectes. Plus de gènes codant les récepteurs d’odeurs ? C’est un reflet de l’importance des phéromones dans la communication sensorielle chez les abeilles, dans la discrimination des castes (dans la colonie) et des étrangers (hors de la colonie).
Moins de gènes codant les protéines de la cuticule ? Mais la vie en communauté protège plus contre les dangers courus par l’insecte solitaire et l’abeille peut donc supporter une cuticule moins élaborée. Moins de gènes (10 contre 70) codant les récepteurs de goût ? C’est peut-être que l’abeille aurait moins de chances d’ingérer un poison puisque la trophallaxie lui permet de manger des nourritures que d’autres ont déjà testées, dit Gunter. Heu..heu.. Nous avons connu des empoisonnements, avec un (très léger) retard, de tout un peuple, empoisonnements causés par les pesticides rapportés par les butineuses L’argument montre que la logique de l’évolution peut parfois se retourner contre elle-même et amener un jour des situations catastrophiques, comme celle-là. C’était d’ailleurs déjà le thème de divers livres de Konrad Lorenz dès 1973 ! On préférera donc penser que c’est seulement parce que le pollen ou le nectar sont moins susceptibles de contenir des toxines que d’autres nourritures, comme l’avait déclaré ailleurs l’entomologiste Gene Robinson. (Ce qui n’est hélas plus vrai pour les pollens dont on sait maintenant qu’ils ramassent non seulement les résidus de pesticides mais aussi les virus des hyménoptères qui les butinent lorsque ceux-ci sont affaiblis par Varroa).
Chris Gunter note les premières études concernant les changements qui se produisent dans les gènes au cours de la vie de l’abeille, les développements dans son cerveau lorsque l’ouvrière de 2 à 3 semaines commence à travailler hors de la ruche, les différences entre les façons dont, dans chaque caste, s’exprimeront certains gènes du métabolisme.
Il y a quand même un problème, et une logique qui lui échappent : les abeilles ont moins de gènes concourant à leur immunité que les autres insectes ; Or elles vivent dans un tout petit espace, les unes sur les autres, une situation généralement considérée comme idéale pour la transmission des maladies ! Les arguments un peu gênés de l’auteur (par exemple que cela vient peut être que les conduites sociales comme l’épouillage les aident à résister aux maladies), ne convainquent guère ! Dans un autre article, Gene Robinson, de l’université d’Illinois à Urbana Champaign, expliquait déjà que cette immunité restreinte était compensée par diverses conduites sociales, comme l’extraction et le rejet à l’extérieur des larves malades ou infectées, ou bien le fait que beaucoup d’abeilles malades quittent la colonie pour aller mourir à l’extérieur. Peu importe vraiment. Plus qu’un mystère et un problème immédiat, il y a là l’urgente nécessité d’une prise en compte de cette caractéristique dans les mentalités des apiculteurs mais surtout dans celle de nos responsables. L’abeille est un insecte à certains égards plus fragile que d’autres, et elle ne résistera pas forcément aux toxiques auxquels résisteront la mouche ou le moustique ! Si cette donnée n’est pas rapidement prise en compte par nos gouvernants, et mise en pratique dans toute la législation, nos malheureuses bestioles auront de plus en plus de problèmes.
Nous avions déjà dit, dans Abeilles et fleurs de novembre 2006, que l’abeille domestique disposait de moins d’enzymes de détoxification que d’autres espèces d’insectes. Or ces enzymes jouent un rôle très important puisque ce sont eux qui métabolisent les pesticides. Selon les auteurs de Science et de Nature, cela expliquerait la vulnérabilité des abeilles aux insecticides et les pertes de populations rencontrées dans différentes régions du monde.
Renaud Lavendhomme de la KU Leuven, l’université catholique de Louvain, souligne un autre passage du rapport : « Les abeilles sont vulnérables aux insecticides, leurs populations ont souffert de pertes dans plusieurs régions du monde. Les pesticides de contact affectent les ouvrières tandis que les pesticides résiduels s’accumulent dans les substances lipophiles telles la cire et le pollen où ils agissent sur le développement du couvain et la fécondité de la reine. La cire agit comme un siphon et les résidus de pesticides incorporés à la cire peuvent migrer dans le miel » (c’est nous qui soulignons). De plus, «  Les effets sub-létaux des pesticides affectent l’apprentissage initial et les réflexes conditionnés aux odeurs, des qualités directement liées au butinage. »
Il faut noter, remarquent les auteurs, que l’abeille est particulièrement sensible aux pesticides. « Comparé à l’anophèle et la drosophile, l’abeille possède 30 à 50% moins de gènes codant pour celles des familles d’enzymes de carboxylesterase (CCE), cytochrome P450 (P450) et glutathione S-transférase (GST), qui sont principalement responsables du métabolisme des pesticides et pour lesquelles on trouve la majorité des mutations causant une résistance aux pesticides chez d’autres invertébrés (et, dans ces familles, seulement ceux qui sont impliqués dans la détoxification !). La plus grande différence a été trouvée pour les GST, la famille d’enzymes la plus fortement associée avec les fonctions de détoxification. De deux groupes contenant tous les GST connus associés à la résistance aux insecticides et comprenant plus de 20 membres chez D. melanogaster et A. gambiae, il en existe 1 seul membre chez l’abeille. »
Même si d’autres études sont à venir, les auteurs ajoutent que «  De même, le génome de l’abeille possède juste la moitié du nombre de gènes codant pour la P450, et 20% seulement du nombre de gènes codant pour le groupe CYP4 (4 gènes seulement chez l’abeille contre 21 chez la drosophile), un groupe fortement associé avec la résistance aux pyréthroïdes chez d’autres espèces. »
Redisons-le : Cette mauvaise nouvelle là doit être connue de tous et prise en compte partout ! L’abeille est un insecte qui a besoin d’être protégé.

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources :

  • Chris Gunter : Nature n°443, pp.919-920 &941 (26 octobre 2006)

Compléments :

Publié dans Abeilles & fleurs N° 680 de février 2007

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