Dans Booz endormi, Hugo commence par un vers célèbre : Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth. Plus tard, Charles Péguy expliquera dans un commentaire enthousiaste que ce nom de Jérimadeth qui évoque si authentiquement un nom d’hébreu biblique, n’est qu’un artifice génial pour compléter un vers. « J’ai rime à dait » car la suite du poème, tout aussi magnifique, dit : Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre – Brillait à l’occident, et Ruth se demandait, …

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Hé bien, en ce qui concerne les fleurs de l’ombre ou les astres et le ciel profond et sombre, la partie semble mal engagée. La quasi-totalité des humains qui habitent l’Europe et les États-Unis vivent aujourd’hui dans des zones où la pollution lumineuse est telle qu’ils ne peuvent plus voir la voie lactée à l’œil nu. Même pour apercevoir le baudrier d’Orion en hiver, il leur faudra bientôt aller se cacher dans une ruelle sombre ou entre les arbres de leur jardin.
Ôtez de notre histoire les nuits noires et les astres lumineux et vous ôtez aussi toute une partie des sciences, de la littérature, de la musique et des arts de notre civilisation. Chanter Hohe Nacht der klaren Sterne autour d’un feu de la Saint Jean avait un sens sous une voûte étoilée, cela n’en a plus guère sous le ciel nocturne vaguement glauque et sale de nos villes modernes.

En février 2007, un symposium intitulé La nuit et l’importance des heures sombres a regroupé une centaine de participants à la Carnegie Institution de Washington : astronomes, urbanistes, ingénieurs mais aussi biologistes et médecins. Car l’absence de vraie nuit n’est pas seulement un gaspillage éhonté et inutile d’énergie électrique, cela représente aussi un danger grandissant pour les êtres vivants.
On connaissait déjà les problèmes des jeunes tortues marines qui sortent de l’œuf la nuit sur les plages de Floride et se dirigent vers la brillance de l’océan sous la nuit étoilée. Si on a érigé un boulevard et ses lampadaires tout au long de la plage, c’est vers le béton illuminé que les jeunes carbets iront se perdre et mourir. L’équipe de Bryanty Buchanan à Utica College, dans l’état de New York, qui s’intéressait jusqu’ici à la vision nocturne des salamandres, a expérimenté les effets de la dégradation de l’obscurité sur certains animaux nocturnes. Les résultats sont inquiétants : la lumière nocturne perturbe l’accouplement des grenouilles, mais aussi le développement des têtards (40% seulement se développeront normalement si la mare est éclairée par un réverbère contre 100% dans l’obscurité totale). En faisant varier les durées et les niveaux de lumière on obtient une cartographie encore plus fine des perturbations entraînées par la pollution lumineuse dans le métabolisme et le comportement des animaux. Ainsi les escargots resteront cachés sous les feuilles au lieu de se nourrir. En ce qui concerne les oiseaux et les insectes, il y a des siècles déjà qu’on a constaté les ravages causés par la présence de lampes ou de feux. Seules nos abeilles dans leurs ruches semblent « tenir le coup » même si la malchance (ou un apiculteur peu soigneux peut-être) les a placé sous les lampadaires … mais peut-être faudrait-il affiner nos connaissances.

Le rythme circadien des êtres vivants est donc notablement perturbé par toutes ces pollutions lumineuses nocturnes. En particulier, la production de mélatonine, une hormone qui régule le cycle cellulaire et concourt à l’établissement du rythme circadien est ralentie et perturbée par l’absence de vraies nuits récurrentes.
Cette mélatonine protège également les organismes supérieurs contre le développement des cancers et diverses études en cours recherchent une possible corrélation entre le développement des cancers du sein dans les zones industrialisées et cette pollution lumineuse généralisée.
En France existe une Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes (ANPCEN) qui se remue intelligemment, des textes très insuffisants du Grenelle de l’environnement qui n’empêcheront pas les maires d’éclairer a giorno leurs rues désertes la nuit ni de bâtir des tours gigantesques pour tuer les oiseaux, ni les préfets d’autoriser les canons à lumière des discothèques. Les pays avec une vraie législation en train de se mettre en place seraient la Tchéquie, l’Italie, la Belgique et l’Espagne. Hélas, le rapport entre gaspillage énergétique et pollution lumineuse ne frappe guère ceux qui dépensent l’argent public et le citoyen lambda ne se sent pas vraiment concerné par les insectes ou les batraciens.

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources :

  • Philipp Bernardell : « Bright Nights dim survival chances » – Science now (22 février 2007) (sciencenow.sciencemag.org/)
  • Michael Famiglietti : « Could bright nights mean light-outs for species ? Scientists discuss dangers of a lack of darkness » – Seattle PI (2010), (seattlepi.nwsource.com/)
  • Association Eclipcités : « Pollution lumineuse : les avancées du Grenelle 2 » (26 mai 2010)

Compléments :

  • Il faut lire l’article « Pollution lumineuse » de Wikipedia qui offre un paysage extrêmement complet du phénomène, de l’évolution de la pollution lumineuse, des outils de mesure, des diverses catégories, de l’impact sur les êtres vivants, de ce qui pourrait se faire, de la dimension culturelle, éthique et philosophique du problème, etc.

A propos de l'auteur

Apiculteur amateur, cueilleur d'essaim, passionné d'éthologie et de langues, j'écris dans Abeilles et fleurs, le magazine de l'Union Nationale de l'Apiculture Française. Depuis 2005, j'y tiens une revue mensuelle de la presse apicole internationale et j'y publie également "les belles histoires de l'oncle Simonpierre" qui racontent une partie des travaux de recherche qui se font dans le monde sur les abeilles de toutes espèces, voire sur les autres bestioles qui vivent à côté de nous. Plus d'info.

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