Nous avons tous appris que les abeilles ne dormaient pas. Elles bossent ! Même si elles ne sortent pas la nuit (puisqu’elles ont besoin du soleil pour s’orienter) elles peuvent parfois continuer à travailler dans la chaleur de la ruche. Sinon elles se reposent et se tiennent chaud dans la grappe. Même en hiver, lorsque certains autres hibernent, elles se contentent de s’adapter aux températures sans changer leur métabolisme. Elles « hivernent » seulement, sans dormir. Tout cela mérite évidemment quelques nuances.

L’hiver précédent a été long. Certains d’entre nous se sont sentis plus déprimés. Les médecins connaissent bien ces « dépressions d’hiver » qui accompagnent souvent le manque de lumière. On les soigne parfois par une « thérapie lumineuse » – quelques séances d’exposition à la lumière artificielle.
Puis le printemps est revenu, et la lumière, et l’activité de tous. Chez les abeilles aussi, où l’activité annuelle suit le rythme du soleil avec une grappe qui croit jusqu’au solstice d’été puis se réduit jusqu’à celui d’hiver. A ce rythme cosmique annuel correspond un rythme journalier : les abeilles s’activent durant la journée et s’interrompent durant la nuit. Elles reforment la grappe pour se tenir plus chaud. Mais elles ne « dorment » pas pour autant, dit-on.

C’est une évidence pour les tâches urgentes à accomplir : les soins à apporter au couvain ne s’interrompent pas durant la nuit, les cadres à bâtir d’urgence en période de miellée intense se feront aussi durant la nuit. Plus généralement toutes les jeunes abeilles, les abeilles internes de la ruche (nourrices, nettoyeuses, cirières et bâtisseuses, magasinières) sont capables de travailler durant la nuit dès lors qu’une tâche urgente les sollicite. (Nous parlerons une autre fois des exceptionnelles « butineuses de nuit »).
Pourtant les vieilles butineuses qui ont durement travaillé durant le jour ont le droit de se reposer sur le bord des cadres, d’autant plus que leurs consœurs veillent à maintenir une température agréable. Du coup, elles ne bougent plus de leur coin, leur tête va s’incliner, leurs muscles se relâcher – et donc la température de leur corps diminuer puisque les abeilles ne sont pas des êtres à sang chaud. Elles vont même se mettre à respirer plus doucement et il semble bien que leur intérêt pour tout ce qui se passe à proximité, d’habitude vif, va se relâcher lui aussi. Si ce n’est pas le sommeil des mammifères, ça y ressemble un peu tout de même.

Butineuse assoupie - http://timcorbeel.com

Butineuse assoupie – http://timcorbeel.com

Dès 1983, Walter Kaiser avait mis en évidence l’existence chez les insectes de mécanismes analogues à notre sommeil. Une équipe du Département de Zoologie et de l’IUT (Technische Hochschule) de l’université de Darmstadt, autour de Stefan Sauer, Eva Hermann et Walter Kaiser, a voulu tester comment les abeilles allaient réagir si on les privait de ce qui ressemble fort à une petite sieste réparatrice. Leurs expériences ont montré que si on maintient ces butineuses toute la nuit en état d’éveil complet, elles vont finir par littéralement « tomber » dans l’équivalent d’un sommeil réel et profond.

Pratiquement les butineuses sont séparées en deux lots. Chaque butineuse du premier est forcée de s’activer sans pause dans des tubes de verre en rotation alternée durant une nuit de 12 h. Chaque butineuse du second suit un rythme journalier qui alterne 12 h d’activité et 12 h de tranquillité. L’activité diurne est semblable pour les deux lots, dans des équivalents de « cages à écureuil ». Toutes les abeilles ont à leur disposition du miel d’acacia pur ad libitum et l’environnement est maintenu à 20°C. On mesure très rigoureusement pour les deux lots, à l’aide d’une caméra infrarouge durant les périodes d’obscurité, le remuement des antennes pendant une heure. La différence est significative dès la seconde « nuit » d’éveil. Non seulement les antennes des abeilles qu’on a tenues en éveil s’arrêtent plus souvent de remuer mais les périodes d’arrêt seront plus longues.

De plus, durant la journée, les vitesses de réaction des deux lots ont été très voisines mais quand celles qui ont été privées de sommeil sont laissées enfin à se reposer, le temps d’attente entre « l’extinction des feux » et la première « longue » période d’immobilité totale des antennes (au-delà de 20 secondes) est plus court. Disons que les fatiguées « s’endorment » plus vite. Si elles sont à nouveau excitées, leur réaction sera sensiblement plus longue : elles semblent bien compenser leur manque de sommeil par un sommeil plus profond.

Cette intensification du processus de repos correspond bien au rôle réparateur du sommeil chez d’autres animaux. Les critères sont les mêmes et il s’agit bien d’un contrôle par des processus de régulation. Le sommeil est un phénomène universel qui fait partie de l’évolution animale. On suppose que le système nerveux a besoin de ces phases de repos pour consolider son activité quotidienne.

This Anthidium punctatum has spent the night with its mandibles locked around a grass spike.

D’autres insectes possèdent aussi ce mécanisme régulateur similaire au sommeil et dépendant aussi de la lumière. Chez les blattes c’est l’inverse : actives la nuit, elles se reposent le jour; mais si on les en empêchent, elles « compenseront » le jour suivant. Chez les drosophiles, (la fameuse « mouche du vinaigre » chère aux chercheurs qui peuvent en obtenir de multiples générations successives en très peu de temps) on a découvert que certaines protéines spécialisées qui collaboraient à la « mémoire longue » des cellules nerveuses influençaient aussi les besoins de repos, ce qui renforce l’idée d’un lien entre le sommeil et la consolidation de la mémoire. Chez les frelons d’Asie, si les insectes sont restés longtemps en plein soleil ou ont été préalablement irradiés aux UV, ils seront beaucoup plus résistants aux anesthésies à l’éther.

Ce processus de repos semble moins structuré que les phases de sommeil des mammifères. On n’est pas près de faire avec les abeilles des expériences semblables à celles de ces malheureux lapins qu’on empêche de rêver ! De toute façon, on ne sait pas encore tout ce qui se passe dans le cerveau des abeilles et le rôle biologique du sommeil est toujours imparfaitement connu. Surtout, le temps des abeilles n’est pas le nôtre. Chaque espèce, peut-être chaque age, a son temps propre. Les comparaisons sont difficiles entre nous et elles, qu’il s’agisse de durée de réaction à l’œil, comme de quantités transportées, de distances parcourues ou de vitesses pour les parcourir. Les échelles ne sont pas les mêmes.

Il y a cependant des similarités. Chez elles comme chez nous, la récupération se dégrade avec l’age. L’équipe de Jürgen Tautz à Würzburg avait déjà remarqué que certaines (très) vieilles butineuses se reposaient plus longtemps comme si elles avaient plus de difficultés à « recharger leurs accus ». De même, les expérimentateurs ont prouvé, en le mesurant, que des abeilles stressées entraient plus difficilement en phase de repos. Mais cela, tous les apiculteurs qui un jour avaient fait une manœuvre maladroite le savaient déjà.

Simonpierre Delorme   ()

Sources

  • Dietmut Klärner : Selbst Bienen wollen schlafen. Frankfurter Allgemeine Zeitung 16.11.2004, Nr. 268, p 34
  • Stefan Sauer, Eva Herrmann, Walter Kaiser : Sleep deprivation in honeybees – Journal of Sleep research, Vol 13(2):p 145-152 (2004)
  • Stefan Sauer : stefan.sauer(.::@::.)bonitomedia.de
    Dr Stefan Sauer, Düsseldorfer Straße 20, D-80804 München. Tel./fax: +49/89 30764285

Le rapport complet est disponible en .pdf sur : www.blackwell-synergy.com/doi/pdf/10.1111/j.1365-2869.2004.00393.x?cookieSet=1#article

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°605

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