lesbelleshistoires.info_MANUKA_ElixirDrDoxey_210x320L’Elixir du Dr Doxey est un album des aventures de Lucky Luke, le célèbre « cow-boy solitaire et loin de son foyer » de Morris. Le Dr Doxey représente un de ces charlatans qui écoulaient des remèdes-miracles, à base de pétrole, d’huile de serpent et de bien d’autres choses, dans l’Ouest américain de la conquête.
Le miel de mānuka est un miel thérapeutique néo-zélandais qui a fait ses preuves dans les pays britanniques. Cependant le « bizness » autour du miel de mānuka a parfois des relents déplaisants ou rigolos, selon le degré de détachement du lecteur. Développons.

1) Le Leptospermum est une famille de plus de 80 arbustes persistants aux fleurs à cinq pétales des mers du Sud, connus pour la qualité des tisanes qu’on peut en faire (d ‘où leur surnom d’arbre-à-thé) et de leurs miels floraux. Le plus célèbre, L. scoparium ou mānuka (nom indigène) vient de Nouvelle Zélande. Décrit par le naturaliste allemand Johann Forster qui accompagnait le Capitaine Cook à bord de l’Endeavour, la « Myrte de Nouvelle-Zélande » a été immédiatement utilisée en tisane pour ses propriétés digestives et antiscorbutiques. Rapidement on découvrira d’autres facultés antiseptiques, antivirales, antimycotiques, antibiotiques, anti-inflammatoires, antihistaminiques et anti-allergéniques, analgésiques etc. Une panacée !

Fleurs de Manuka
(© : www.doc.govt.nz)

On sait depuis l’Antiquité que les miels peuvent aider à la cicatrisation des blessures. Les horreurs de la première guerre mondiale et la nécessité de se débrouiller face à la pénurie de médicaments durant cette époque maudite ont remis cet usage d’actualité. Plus près de nous, le développement des maladies nosocomiales ont amené la recherche à trouver des solutions fiables et bon marché. Ce sont les pays anglo-saxons (et slaves parfois) qui ont le plus travaillé le sujet depuis une cinquantaine d’années. D’autres pays, dont la France, l’ont abordé plus tardivement, plus artisanalement, plus jalousement, en voulant toujours ignorer les avancées néo-zélandaises, puis australiennes, puis britanniques et maintenant allemandes (RFA et Autriche). Le medihoney est remboursé par le NHS, la sécurité sociale britannique, utilisé officiellement et partout dans les hôpitaux d’une dizaine de pays, pour lutter contre « Superbug », c’est-à-dire les nombreuses infections post-opératoires résistantes à la méticilline et en particulier le staphylocoque doré (Staphylococcus aureus) résistant à la méticilline (MRSA en anglais, SARM en français). Le medihoney – en pansements standardisés dotés du label européen depuis plusieurs années – , aide à briser le biofilm, la membrane qui se forme sur les plaies et les isole, et il facilite ainsi l’action des antibiotiques.
Ce medihoney est composé d’un mélange de miels classiques et de miel de mānuka. Les miels classiques ont des propriétés thérapeutiques dans la mesure où ils diffusent doucement mais constamment des molécules d’eau oxygénée qui contribuent à soigner en douceur et en permanence, par opposition aux applications d’eau oxygénée trop concentrées et pas forcément durables. Le miel de mānuka n’a pas cette propriété. Son effet antibactérien puissant provient d’une autre molécule, le Méthylglyoxal (MGO) qui se trouve en grandes quantités dans le miel de mānuka, alors qu’elle est infiniment moins fréquente dans les miels classiques, quand elle y est. (On la trouve aussi à petites doses dans le vin, le café et le chocolat). Ce sont les chercheurs allemands de l’équipe de Thomas Henle qui ont fait cette découverte en 2006 seulement. Ils ont appelé cela le facteur unique du mānuka ou l’activité Non-Peroxyde d’Hydrogène. Au passage, cette caractéristique rend le miel de mānuka beaucoup moins sensible à l’action de la lumière et de la chaleur (voir les Compléments). Le Professeur Thomas Henle dirige l’Institut de Chimie alimentaire de l’Université Technique de Dresde. Il travaille depuis 24 ans sur les réactions qui se produisent lors de l’élaboration des aliments. Son groupe étudie en particulier les réactions de « glycation » des protéines et des glucides qui contribuent à la couleur et à l’odeur des aliments.

Arbres kānuka,
Little Barrier Island
(© : www.doc.govt.nz)

2) Or si le pragmatisme britannique a rapidement exploité et développé l’action du miel sur les blessures, ce même pragmatisme avait d’abord utilisé les propriétés du miel de mānuka pour le commercialiser en complément alimentaire, remède de bonne femme et autres outils de bobologie. La renommée de miel a rapidement fait le tour du globe, les exploitations et les plantations se sont multipliées en Nouvelle-Zélande du Sud, puis en Australie et en Tasmanie. Il y a 50 ans, le leptospermum était une mauvaise herbe invasive. La difficulté de différencier le L. scoparium du L. polygalifolium qui pousse dans les mêmes zones et dont les pollens se ressemblent, la présence également dans ces mêmes zones d’un arbre dit kānuka (Kunzea ericoides) qui fleurit aux mêmes périodes, ont entraîné quelques difficultés d’appellation.

3) ll a fallu fixer des normes pour le miel de mānuka en fonction de sa teneur en MGO. Car selon les quantités présentes, les capacités thérapeutiques des miels de mānuka sont très diverses : de 20 à 800 mg au kilo (!) – les miels classiques ont moins de 10mg de MGO au kilo, voire pas du tout. Si vous achetez du miel de mānuka, l’étiquetage (et les prix) seront différents selon la teneur en MGO, de 30 à 550). Et même si le gouvernement néo-zélandais surveille l’exploitation, les distributeurs en Europe ont parfois des certitudes que les scientifiques ne corroborent pas toujours.

4) Car on cherche toujours à comprendre comment fonctionne l’efficacité du miel de mānuka et dans quels domaines. Voir l’étude pour la régénération de la peau, publiée online en août 2012 dans Wound Repair and Regeneration, signée de Elia Ranzato, Simona Martinotti et Bruno Burlando, qui compare mānuka, acacia et sarrasin, avec avantage au mānuka.

5) En mars 2012, le professeur Peter Molan, directeur de l’Unité de Recherche sur le Miel à l’Université de Waikato, qui avait auparavant tenté de créer une mesure de l’efficacité du miel de mānuka, s’accorde avec Thomas Henle pour affirmer que ;
1- la mesure du taux de méthylglyoxal (MGO) permet de mesurer l’activité du miel;
2- elle est compréhensible et reproductible dans tout laboratoire;
3- l’activité spéciale du miel de mānuka est son activité antibactériale, non-peroxyde (pas de production d’eau oxygénée) et le niveau de cette activité est en ligne avec le niveau de méthylglyoxal.
4- Cependant, la corrélation entre les deux niveaux n’est qu’approximative et ne devrait être utilisée que comme guide pour classer les miels de mānuka.
(Mānuka Health New Zealand – Communiqué du 05 mars 2012 – « Experts agree on robust test for mānuka honey« )

6) Dans la foulée, les deux experts vont entreprendre une tournée en Nouvelle-Zélande pour commenter les derniers travaux de Dresde sur le thème : La présence de MGO dans le miel ingéré pourrait-elle représenter un risque pour le corps humain ? La réponse est non : « Nos recherches montrent que le méthylglyoxal alimentaire dans le miel de mānuka reste stable dans les conditions de la bouche, de la gorge et de l’estomac où il conserve son activité bactéricide en détruisant ce qui pourrait entraîner une infection. On peut donc le manger. Le MGO ne s’intègre pas au corps humain mais il se dégrade rapidement en acide lactique dans le petit et le gros intestin. »

lesbelleshistoires.info_MANUKA_DrDoxey7) Ici réapparaît le comité des producteurs-vendeurs qui a sponsorisé la tournée et diffuse une VIDEO de Manuka Health NZ : Is mānuka honey effective on wounds ? (Le miel de mānuka est-il efficace sur les blessures ?)
Elle est en anglais mais on peut y voir la rigueur avec laquelle répond Thomas Henle : beaucoup de prudence : «  Ça se pourrait, peut-être, (« might, maybe »), […] c’est ce que je pense pour l’instant mais ce n’est qu’une spéculation car nous n’avons pas encore de données réelles […] J’aurais tendance à penser qu’il y a une rapide dégradation du MGO en acide lactique […] Si nous pouvions analyser à l’intérieur de ces blessures, nous verrions probablement une augmentation rapide d’acide lactique […]. J’aurais tendance à penser [« I would guess » = j’imagine, je dirais que] que la résorption a travers les blessures ouvertes est relativement faible […] mais vous avez parfaitement raison : il faut en faire l’analyse […]. »
A une seconde question, inaudible, le jeune « Herr Professor » répond avec la même prudence : « C’est ce que je dis pour l’instant […] ce sont des analyses très difficiles à faire compte tenu des contraintes des comités d’éthique […] mais nous n’avons pas de rapport qui montre une augmentation de MGO dans le sang après l’ingestion de miel et donc nous pensons qu’il n’y en a pas. » Pourtant le Manuka Health NZ clôt et résume les 2 min 14 d’exposé en affichant et en répétant question et réponse : « Le miel de mānuka est il efficace sur les blessures ? Oui, il est idéal pour les blessures. » On se permettra de penser que le terme « idéal » est peut-être un peu fort !

8) Quelques addenda plus anecdotiques. Quoique… Nous avons parlé plus haut du kānuka. Ce devrait être si on en croit certains, le futur best-seller en matière de miels thérapeutiques. « Oubliez mānuka. Kānuka est le nouveau supermiel. » Il aurait, dit un chercheur, plus du double de potentialités bactéricides.

Fleurs de kānuka(© : www.doc.govt.nz)

Là, on ne parle plus de la cuillerée de miel du matin qui guérit aphtes et maux de gorge. On est reparti dans les développements ambitieux, les blessures et les traitements pour les graves maladies de peau. A suivre, sans oublier que lorsqu’il s’agit de blessures et de maladies nosocomiales, le miel n’est qu’une aide pour le fonctionnement des antibiotiques et qu’il ne prétend pas les remplacer.

9) Nous avions oublié les jaloux, les rivaux, voire les simples chercheurs : le 30 novembre 2012, la BBC annonce triomphalement sur son réseau écossais que « le miel de Portobello (un quartier d’Edimbourg) tue les bactéries. » Quelques lignes plus loin, la BBC ajoute que selon les chercheurs de l’Université de la Reine Margaret, le miel d’Edimbourg serait aussi efficace que le miel de mānuka pour tuer les bactéries. L’étude concernait la comparaison de l’effet des deux miels, le prestigieux et le local, sur Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa et E coli. Elle a montré que le miel de Portobello avait des qualités spécifiques : il est acide, il contient du poeroxyde d’hydrogène et des polyphénols de plantes, et il montre une activité antioxydante; or toutes ces qualités sont importantes pour tuer les bactéries.
Le Dr Lorna Fyfe, du Département de Microbiologie et d’Immunologie de l’université déclare : « Bien que le miel de mānuka contienne 10 fois plus de polyphénols que le miel de Portobello, l’étude a montré, c’est une surprise, que les deux miels étaient tout aussi efficaces pour tuer ces trois bactéries. […] Ceci suggère qu’il pourrait y avoir quelques polyphénols très actifs qui seraient présents dans ce miel. » Du coup, le doyen de la Faculté des Sciences déclare que la recherche aurait dévoilé un domaine plein de potentialités pour l’Ecosse. « Si le miel de Portobello continue à montrer des résultats positifs, il pourrait offrir une solution alternative à l’importation de miels de prix élevé venus de l’autre côté du monde. » La recherche ne fait que démarrer et l’équipe va tester quelques autres miels locaux pour voir s’il y a quelque chose de spécial dans les miels écossais.
Une autre version de ce communiqué apporte deux précisions intéressantes. La première c’est que le miel de Portobello n’est efficace « que s’il est utilisé à de hautes concentrations. » Que veulent-ils dire par là ? L’efficacité ne serait donc pas vraiment la même. Les journalistes de la BBC auraient voulu faire du sensationnel ? En tout cas, on s’en est ému en Nouvelle Zélande.

10) La seconde précision est une explication de Lorna Fyfe qui nous servira de conclusion : « La lutte contre les bactéries nuisibles est devenue un défi à l’échelle mondiale. Les bactéries évoluent sans cesse pour devenir résistantes aux antibiotiques et c’est une course au développement de nouveaux agents antimicrobiaux qui puissent lutter contre une gamme de différentes infections. L’ennui avec certains antibiotiques, c’est qu’ils contiennent un seul ingrédient actif auquel quelques bactéries pourraient devenir résistantes. Des bactéries peuvent muter et donc survivre en surpassant l’efficacité de l’antibiotique. Ce qu’il y a de bien dans le miel, c’est qu’il contient de nombreux ingrédients différents qui pourront être antimicrobiaux. En bref, il peut offrir plus de façons de combattre efficacement les bactéries. »

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources & Compléments :

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