Photo ci-dessus: Bourdon des champs / bombus pascuorum (© laubainerie.blogspot.com)

Le bourdon est une abeille !

Le bourdon n’est pas le « faux-bourdon », c’est-à-dire le mâle de l’abeille, celui qu’on distingue des ouvrières par son corps trapu, ses gros yeux et son cerveau plus petit. Le « vrai » bourdon, ce gros insecte rond et poilu qui fait tant de bruit sur les fleurs, est une abeille un peu différente. C’est aussi un insecte eusocial, comme l’abeille mellifère. Un nid de bourdons comprend donc une reine, des mâles, des ouvrières qui s’occuperont du soin des jeunes et/ou du butinage mais aussi des jeunes reines qui peuvent parfois coexister avec la mère.

Un peuple de bourdons (une colonie, un nid), compte de 50 à 300 insectes. Même si on a obtenu des populations de 600 bourdons en élevage, cela n’a rien à voir avec une colonie d’abeilles mellifères qui peut atteindre 70 000 insectes.
Quelques races de bourdons vivent sous les tropiques et peuvent vivre plus d’un an. Mais la plupart des bourdons vit dans des climats froids (parfois très froids au delà du cercle polaire) et tempérés et ce sont des insectes annuels. Un mâle ou une ouvrière vit normalement de 3 à 4 semaines et la colonie qui s’est développée au printemps commence à diminuer dès le solstice d’été. La reine atteint 12 à 14 mois mais la moitié, voire plus, de cette année sera passée en hibernation. Elle est plus grande (15 à 23 mm) que les mâles et les ouvrières (8 à 21 mm en général), elle a aussi une envergure plus large (de 18 à 43 mm au lieu de 18 à 34).

Cinquante sortes de bourdons en Europe

C’est le chiffre moyen des divers genres de bourdons qu’on trouve en Europe de l’Ouest. En fait nos pays n’en comptent pas plus d’une trentaine et souvent moins car certains types sont en pleine disparition. Ils ont un épais pelage, souvent noir avec des parties jaunes, rousses, voire blanches. Mais si vous voyez un insecte à l’épais thorax poilu marron alors que son abdomen est noir et lisse, ce n’est pas un bourdon, il s’agit d’une abeille charpentière, une des grosses abeilles solitaires de nos pays.
Il y aurait au total 240 espèces de bourdons dans le monde. C’est un chiffre très approximatif car il semble bien que certaines espèces n’aient pas été recensées.

Les différences avec l’abeille mellifère

  • Pour l’apiculteur, les bourdons sont des abeilles qui ne passent pas l’hiver. Elles ne font donc pas de réserves de miel surabondantes, d’ailleurs elles n’ont pas de rayon dans lesquels on pourrait le récolter. Aucun intérêt.
  • Pour le jardinier, les bourdons sont des pollinisateurs plus travailleurs et parfois (parfois seulement) plus efficaces que l’abeille mellifère. Il faut donc les protéger et les encourager.
  • Pour l’innocent des villes (et l’innocent des champs), le bourdon ne pique pratiquement jamais. Les ouvrières disposent bien de tout l’attirail nécessaire pour se défendre mais leur musculature ne leur permet de piquer que dans certaines positions particulières. Malheureusement, l’innocent ne le sait pas et il détruira les pauvres bêtes avec conviction. Remercions encore tous ceux qui font les programmes de notre « éducation nationale » : s’ils avaient réservé à l’apprentissage des sciences de la nature, voire à la simple « leçon de choses » du début du siècle dernier, la millième partie du temps consacré au bourrage de crâne idéologique, notre environnement mental et naturel serait un peu plus agréable. On peut rêver…
  • Pour l’horticulteur, et particulièrement l’horticulteur sous serre (tomates, fraises, melons, kiwis, etc.) la ruche à bourdons est une aide précieuse à l’époque de la floraison. Pas trop d’insectes mais des pollinisateurs efficaces et très peu de risque de piqûre : le rêve ! Les Flamands, puis les Hollandais ont compris l’intérêt de la chose et commercialisent ces ruches à bourdons dans le monde entier. En France, la filiale de la principale société est à Orange (voir www.biobest.be). Chaque continent à son espèce locale préférée pour ce travail. En Europe c’est le plus souvent le bourdon terrestre (« cul blanc »), également importé depuis longtemps en Australie, Nouvelle Zélande et Japon, avec d’autres parfois (4 espèces de Bombus en Nouvelle Zélande). L’avancée continue, le Bombus terrestris est depuis 1992 en Tasmanie, le Bombus ruderatus depuis 1982 au Chili et depuis 1994 en Argentine.
  • Pour l’écologiste, l’effet sur la flore et la faune indigènes de ces nouveaux immigrants n’est pas toujours aussi positif qu’on l’espérait, dans la mesure où ils impactent un équilibre ancien. Tantôt ils transmettent avec eux des pathogènes qui s’attaqueront aux espèces locales : Locustacarus buchnei, le poux des trachées des abeilles, a été apporté à Japon par le bourdon terrestre et infecte d’autres insectes. Tantôt ils vont favoriser la pollinisation et le développement de certaines mauvaises herbes jusque là contenues et qui vont se transformer en envahisseur, comme la centaurée solsticiale (yellow star thistle) en Amérique du Nord, la lantana camara qui empoisonne le bétail du Queensland ou le lupin arboricole en Tasmanie et en Nouvelle Zélande. Tantôt ils vont submerger et éliminer certains pollinisateurs indigènes et donc amener la disparition des plantes rares que ces espèces fréquentaient.
  • Pour le montagnard et le nordique, le bourdon est le principal pollinisateur, à des températures et des altitudes où l’abeille se hasarde peu. Mais il existe aussi dans des régions un peu moins froides des écotypes particuliers de l’abeille mellifère, comme les abeilles noires du Nord de l’Europe (all. Dunkelbiene, Nordbiene, Heidebiene) ou certaines montagnardes comme la nigra du Tyrol, dont la membrane des ailes est colorée en noir ce qui la rend encore plus sombre. Ces écotypes sont plus résistants au long hiver et un peu plus aux températures faibles. Ils n’arrivent tout de même pas aux performances des bourdons.

Il y a encore bien d’autres différences : le fonctionnement des bourdons n’est pas celui des abeilles mellifères.

  • La trophallaxie, l’échange et la distribution des substances contenues dans le jabot, systématique chez certains hyménoptères eusociaux comme les fourmis ou les abeilles mellifères par exemple, est peu pratiquée chez les bourdons, même si les larves des futurs insectes reines sont nourris par régurgitation de pollen et de nectar (mais les larves d’ouvrières se débrouillent au départ toutes seules avec les réserves de leur cellule).
  • Chez l’abeille mellifère, les phéromones de la reine agissent par sa seule présence (et aussi par le soutien des phéromones du couvain). Chez les bourdons, elles agissent aussi mais leur influence va diminuer avec le temps. La reine du « bourdon terrestre » (Bombus terrestris), produit (grâce aux glandes qu’elle a près des mandibules) une phéromone qui « calme » les ouvrières et les empêche de pondre. Mais surtout la reine produit une substance particulière qu’elle met dans la cire des cellules et qu’elle donne ainsi aux larves dans leurs trois premiers jours. C’est surtout cette substance qui en fera des ouvrières infertiles (mais seulement jusqu’à un certain point et jusqu’à un certain age; cf infra). L’absence de cette substance donnera de futures reines, capables après leur fécondation, de passer l’hiver en hibernation avant de se mettre à pondre au printemps suivant. Chez le « bourdon des mousses » ou « bourdon bâtisseur » (Bombus hypnorum) c’est l’inverse : c’est seulement lorsque la reine voudra obtenir de futures reines fertilisables (all. Weisel, angl. gyne) qu’elle donnera un produit spécial aux larves sélectionnées pour ce destin. Mais l’apiculteur qui voudrait récolter ce genre de « gelée royale de bourdon » aurait peut-être quelques soucis de production.

La reine fondatrice

Dès les tous premiers jours du printemps, les reines sortent d’hibernation. Première chose à faire : récupérer des forces. On peut donc les voir sur les premières fleurs ou en train de ramasser les premiers pollens, parfois à des températures plus basses qu’une simple ouvrière-bourdon ne le supporterait. On les remarque car elles sont sensiblement plus grosses et plus bruyantes que les bourdons qu’on verra plus tard. Elles « bruissent » ou « bombinent » plus fort que les ouvrières. Leur corps est très poilu. Les poils sont plus longs et plus serrés que ceux de l’abeille mellifère (très poilue aussi mais dont la vie dans la ruche a déjà « usé » les poils !) et leurs poils dessinent souvent des motifs bien visibles, noir, jaune, orangé, roux, blanc. Elles butinent activement pour récupérer après leur longue hibernation en se nourrissant de sucre (nectar) et de protéines (pollen).

Nid de bourdons des prés (© www.chassimages.com)

Cependant les protéines ont mis en marche leur utérus et leur principale activité va bientôt consister à rechercher une cavité quelconque où elles installeront leur nid : un trou dans un mur, un terrier de souris dans un talus, voire un trou de taupe ou de musaraigne. Elles volent en rond au ras du sol, n’hésitent pas à se poser et à fourrager consciencieusement dans les tas de feuilles mortes, dans les mousses ou les herbes.

Nid de bourdons des prés (© www.chassimages.com)

Elles pénètrent dans chaque trou d’arbre, de toiture, etc. qui pourraient les abriter. Lorsqu’elles en ressortent, un observateur attentif saura tout de suite si le trou les intéresse : si la reine s’envole tout droit, elle ne reviendra pas ; si, avant de s’éloigner, elle fait devant le trou une sorte de « vol d’orientation » (tout a fait semblable a celui des jeunes abeilles mellifères qui sortent pour la première fois de la ruche), elle veut se souvenir du lieu et y reviendra très probablement.
Une espèce particulière, le « bourdon des prés » noir, orange et roux, (Bombus pratorum) peut même parfois récupérer un ancien nid d’oiseau.

A suivre :
Les bourdons, des abeilles pas comme les nôtres (2e partie)
Les bourdons, des abeilles pas comme les nôtres (3e partie)
Les bourdons, des abeilles pas comme les nôtres (4e partie)
Les bourdons, des abeilles pas comme les nôtres (5e partie)

Simonpierre DELORME ()
 

Sources :

  • Ruches à bourdon pour les cultures sous serre : www.biobest.be
  • DUCHATEAU, Marie José, Hayo H. W. VELTHUIS & Jacobus J. BOOMSMA. « Sex ratio variation in the bumblebee Bombus terrestris », Behavioral Ecology 15-1 p.71-82
  • J. J. BOOMSMA. Zoological Institute, University of Copenhagen, DK-2100 Copenhagen. Email :

Compléments :

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°673 (Avril 2007)

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