Photo ci-dessus : Bombus pratorum mâle sur solidage (© Gilles Roux)

Si le Bombus est une abeille sociale, la taille de ses peuples est sans rapport avec celle des colonies de notre abeille mellifère. A l’inverse d’Apis mellifera, c’est un insecte annuel dont les reines fondatrices vont émerger au printemps de leur hibernation pour aménager un nid qui disparaîtra à la fin de l’été. Évidemment, les habitudes ne sont pas toujours les mêmes.

La survie de l’espèce

Revenons au début de la colonie. Le nid grandit. Il y aura trois générations d’ouvrières jusqu’à la fin de l’été. La colonie est forte, ses provisions plus abondantes. Au plus fort de sa vie, le peuple compte entre 100 et 300 insectes. Il va diminuer dès le solstice d’été et disparaître au mois d’octobre. La reine fondatrice mourra à la fin de l’été. Elle aura tout de même vécu une année.
Les hormones qu’elle fournissait jusque là aux larves sous forme d’un produit particulier dans les 3 premiers jours de leur vie larvaire, servaient à inhiber leur développement sexuel et à en faire des ouvrières infertiles. Quand la reine vieillit puis disparaît à la fin de l’été, elle ne pourra plus fournir ce même produit aux dernières femelles qui naissent. Ses derniers œufs donneront alors des femelles fertiles c’est à dire de futures reines. Elle avait déjà pondu des œufs non fécondés qui ont donné des mâles.
La dernière génération d’ouvrières assistera au vieillissement de la reine, au premier couvain de mâles, etc. L’auto-régulation de la ponte, qui était jusqu’ici la règle chez les vieilles ouvrières dominantes, souvent par simple rappel et mise en œuvre de la discipline interne, va disparaître.

En fait, selon Bommsma, il semble que la durée de l’hibernation influe sur les capacités reproductrices de la reine. Les reines qui ont bénéficié d’une hibernation plus longue, pourront pondre des quantités plus importantes d’ouvrières de première et deuxième génération. Elles auront aussi leurs premiers œufs haploïdes plus tôt et elles donneront plus de mâles et partant, moins de nouvelles reines.

Bombus hypnorum (© Gilles Roux)

Le premier couvain de mâles pondu par la reine (le switch point correspond à la date du 1er œuf haploïde) inaugure souvent le conflit ouvert. La période de compétition qui démarre alors entre la reine et les ouvrières cherchant à pondre va se terminer tôt ou tard par ce qu’on appelle le competition point c’est-à-dire la date du premier œuf haploïde pondu par une ouvrière. Plus cette période de conflit a été longue et plus la colonie a donné de mâles. Mais, à partir de ce second tournant, la reine va pondre des femelles fécondables, sans qu’on sache très bien pourquoi et comment. Dans une espèce, on a constaté que la durée et la fréquence de nourrissement des larves avait augmenté, mais il ne semble pas que ce soit l’unique raison de cette transformation puisque chez le bourdon des prés, même mal nourries, les nouvelles larves deviendront quand même des reines…
Quelques vieilles ouvrières dominantes auront encore le temps de pondre et de couver d’autres mâles tandis que la reine continue de pondre des femelles fertiles. Dans certains cas extrêmes, très rares, on pourra avoir, à la fin de l’été, une révolution de palais qui éjectera, voire tuera, la vieille reine devenue de moins en moins fertile tandis que les ouvrières commenceront à pondre à leur tour de nouveaux mâles.
De toute façon, la proportion de ces nouveaux mâles issus d’ouvrières, différents de ceux pondus antérieurement par la reine, ne dépassera jamais les 10% du total des mâles. D’ailleurs leur apparition à la fin du cycle, même si elle contribue à la variabilité biologique, contribue également à la chute de la colonie. Car les mâles ne rapportent ni pollen (comme chez les abeilles mellifères, les mâles n’ont pas les outils nécessaires) ni nectar, mais ils consomment des provisions alors même que le nombre des butineuses diminue.
Les mâles d’abord puis la plupart des femelles vierges quittent la colonie. Les dernières ouvrières vont mourir. La fécondation des futures reines se fera à l’extérieur avec des mâles issus de divers peuples et les futures reines une fois fécondées butineront le plus possible avant de trouver une cachette où elles hiberneront jusqu’au printemps suivant. Plus la zone est froide, plus les reines s’enterreront profondément (jusqu’à 30 cm). A leur réveil, elles deviendront de nouvelles fondatrices.
Si le nid n’a pas fini sous la dent d’une martre (les martres sont omnivores ; elles sont particulièrement friandes de nids de bourdons vers août et septembre), il sera abandonné à la vermine et aux moisissures.

Bosseur comme un bourdon

Comparés aux abeilles mellifères, les bourdons sortent très tôt le matin et ils rentrent plus tard le soir. Commencée dès 5h en plein été et continuée jusqu’à 23h, la journée de travail dure 18h d’affilée.

Bombus lapidarius femelle sur bourrache
(© Gilles Roux)

Cette ardeur au travail compense une faiblesse par rapport à l’abeille mellifère. Les bourdons n’ont pas, à l’inverse de l’abeille mellifère, la notion de l’heure ni la mémoire des heures auxquelles telle ou telle fleur aura sa montée de nectar. Il leur est donc impossible, pour parler comme un livre de gestion, de concevoir une stratégie optimisée de butinage en fonction des horaires. Il ne leur reste qu’à bosser un peu plus ! D’où les statistiques suivantes :
En une heure un bourdon peut visiter 500 fleurs. En une journée une colonie peut donc théoriquement visiter plus de 2 millions de fleurs…
Une colonie de bourdons butine par jour 20g de pollen et un volume de nectar immédiatement consommé qui contient 45g de sucre !
Donc, si les abeilles mellifères travaillaient au même rythme que les bourdons, une toute petite colonie de 8000 abeilles produirait en théorie 30 litres de miel par jour ! Ah ces merveilleuses statistiques !

Réchauffé comme un bourdon

Le bourdon est bien protégé par une épaisse fourrure.
Les premières reines bourdons sortent par des températures avoisinant le zéro. La première génération pondue et les suivantes, plus petites que la reine, sortent seulement dès 6°C (contre 8°C au moins pour une abeille mellifère). Ainsi, lors d’un retour de froid au printemps ce sont les bourdons qui assureront la pollinisation des cerisiers ou des pommiers.
Mais ces gros insectes, qui peuvent peser jusqu’à 0,50 gr, consomment énormément de nectar pour toutes ces calories dont ils vont tant avoir besoin (jusqu’à 150 calories par jour). Ils le consomment souvent directement, sans le concentrer dans des rayons comme le fait l’abeille mellifère, même si le nid de bourdons contient souvent une réserve de nectar collective dans une large coupelle ou une petite outre façonnée avec de la cire qui sera utilisée en particulier par la reine. Les bourdons travaillent plus dur, plus longtemps et dans des conditions plus difficiles ; ils résistent bien mieux que les abeilles mellifères au vent, à la pluie etc.
Malgré tout la colonie est plus fragile : un temps trop froid, un nid difficile à isoler, entraîneront rapidement la naissance d’insectes « mal finis » (ailes trop courtes par exemple) et un été vraiment « pourri » verra plus facilement la disparition d’une colonie de bourdons que d’une colonie d’abeilles mellifères !
A l’inverse la canicule les empêche de sortir : au dessus de 44°C un bourdon ne peut plus voler.
La « plage » de températures optimales de l’insecte est donc limitée en été. Le bourdon, pour sa régulation thermique combine deux systèmes :

un système de réchauffement décrit plus haut : en faisant frissonner la musculature du thorax (sans bouger les ailes) l’abeille crée de la chaleur pour elle, pour pouvoir faire fonctionner ses ailes (la musculature doit être au moins à 30°C) et pour les larves. Plus l’abeille-bourdon est grosse, plus elle réussit facilement ce réchauffement. Les reines sortent à des températures beaucoup plus basses que les grosses butineuses et certaines ouvrières trop petites ne quitteront jamais le nid.

un système de refroidissement nécessaire : dès que la température extérieure dépasse 35°C, le simple fait de voler et donc de faire fonctionner toute la musculature du thorax peut faire monter la température de l’insecte à un niveau où il ne pourra plus voler ! Aussi le bourdon évacue toute cette chaleur par le dessous de son corps (thorax et surtout début de l’abdomen) qui est une partie plus mal isolée. C’est aussi par cette partie du corps que les ouvrières réchaufferont le couvain, en se pressant dessus (on retrouve les mêmes conduites chez l’abeille mellifère).

Bombus pascuorum + Syrphe helophilus sur Aster (© Gilles Roux)

Comme pour l’abeille mellifère, les deux paires d’ailes s’accrochent ensemble en vol. Cette aile unique bat alors à 200 battements par seconde ! Comme pour l’abeille mellifère, les bourdons ventilent leur nid pour le refroidir voire en chasser certaines vapeurs. Mais cette réaction est loin d’être homogène.
Certes, la température du nid est gérée collectivement par la colonie. Mais, dans cette gestion collective, les réactions individuelles sont importantes et différenciées. Ainsi, pour chaque bourdon participant à ce contrôle de température, Anja Weidenmüller, qui est titulaire de la chaire de physiologie du comportement et de sociobiologie à Würzburg, a mesuré trois paramètres distincts de réaction individuelle, indépendants les uns des autres :

  • le seuil de réaction est différent selon les individus (chaque bourdon est plus ou moins sensible à l’intensité du stimulus et cette différence de caractère se maintiendra : certains ventileront dès l’arrivée d’une faible quantité de CO2 ou pour une faible élévation de température, d’autres ne se mettront en branle qu’une fois atteint un haut niveau de stimulus) et pour chaque individu, il varie selon les stimuli (ainsi on ne trouve pas de corrélation pour un individu entre les seuils de réaction à la température et au gaz carbonique par exemple : chaque bourdon a ses sensibilités propres ;
  • la probabilité de réaction peut se modifier avec le temps (dans une série d’essais successifs, le seuil de réaction de certains individus diminue avec le temps) ;
  • enfin la durée de la réaction varie également selon les individus.

Des combinaisons de ces trois paramètres indépendants et différents selon les individus, résulteront des gestions différentes de température de chaque colonie, en fonction des individus qui la composent.

A suivre :
LES BOURDONS, DES ABEILLES PAS COMME LES NÔTRES (4e partie)
LES BOURDONS, DES ABEILLES PAS COMME LES NÔTRES (5e partie)
Vous pouvez aussi (re)lire :
LES BOURDONS, DES ABEILLES PAS COMME LES NÔTRES (1e partie)
LES BOURDONS, DES ABEILLES PAS COMME LES NÔTRES (2e partie)

Simonpierre DELORME ()

Sources :

  • WEIDENMÜLLER, Anja. « The control of nest climate in bumblebee (Bombus terrestris) colonies: interindividual variability and self reinforcement in fanning response », Behavioral Ecology Vol. 15 No. 1: 120-128
  • Anja Weidenmüller : weidenmueller(.::@::.)biozentrum.uni-wuerzburg.de

Compléments :

Deux sites allemands très complets sur les bourdons ; le célèbre hymenoptera.de de Melanie von Orlow qui traite de tous les hyménoptères : abeilles solitaires, guêpes, frelons, bourdons etc. et le bombus.de d’Alexander Schlecht.

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°684 (Juin 2007)

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