Tant de gens ont déjà une peur bleue des insectes, des bébêtes qui volent, rampent, courent, et bien entendu piquent. Même si cette phobie n’est absolument pas justifiée objectivement (mais une phobie n’est pas une chose rationnelle), elle se développe et se répand dans les nouvelles générations, au fur et à mesure que la nature se fait de moins en moins présente dans notre environnement.
On peut se demander alors ce que deviendra cette phobie, lorsque la mouche ou le papillon qui passent seront susceptibles à tout moment de camoufler caméras, et enregistreurs divers, voire ondes paralysantes ou gaz innervant.

C’est en tout cas l’un des projets de la DARPA qui vise à fusionner des systèmes de commande artificiels avec ceux de l’insecte en les insérant dès le stade de la chrysalide, afin que ces implants fassent partie intégrante du corps de l’insecte adulte pour en faire un insecte-cyborg.
Ce n’est plus de la science-fiction. La vieille S.F. avait déjà envisagé une caste de pilotes de vaisseaux interplanétaires, mi-hommes, mi-cyborgs, que l’on pouvait brancher (pardon ! inplugger) à l’ordinateur de commande du vaisseau afin de raccourcir circuits d’information et synthèse de ces informations et de façon à pouvoir ressentir le vaisseau spatial un peu comme un vieux marin sentait le bois de son navire aux prises avec la mer, et pouvoir réagir au quart de tour. On imaginait une douloureuse transformation chirurgicale des systèmes nerveux mais on n’avait pas encore oser l’imaginer au niveau de l’embryon. Les prévisionnistes, tout comme les auteurs de S.F., n’avaient jamais non plus imaginé l’extrême miniaturisation de tous nos appareils, qui ne fait que commencer, ni le développement de ces nanotechnologies qui nous ouvrent des mondes parfois entièrement nouveaux. La combinaison de ces mondes entièrement nouveaux avec ce monde mystérieux des insectes, toujours mal connu, a peut-être de beaux jours devant elle.

DARPA signifie Defense Advanced Research Projects Agency. Cette agence étatsunienne existe depuis déjà 50 ans. Elle est née du véritable traumatisme qui a saisi les responsables étatsuniens lorsque l’Union soviétique a lancé Spoutnik, le premier satellite orbitant autour de la planète. Jamais encore l’Oncle Sam n’avait ressenti un tel choc et la mission de la DARPA était claire : « Eviter les surprises technologiques pour nous et en créer pour nos adversaires. » Vaste programme !
Vaste programme, vaste budget, vaste curiosité. Vous voulez développer un GPS plus petit qu’une tête d’épingle ? La DARPA vous soutiendra. Vous pensez pouvoir communiquer avec les dauphins, leurs soutirer des renseignements, les diriger sous la mer pour en faire des kamikazes ? La DARPA vous aidera à le tenter. Vous croyez qu’on peut inventer des bombardiers furtifs et même développer des capes d’invisibilité individuelles. La DARPA va vous aider à le prouver au monde. Vous voulez vraiment inventer le fusil à tirer dans les coins ? La DAFSA l’a déjà fait une bonne demi-douzaine de fois, depuis le missile Fire & Forget jusqu’au fusil d’assaut guidé par périscope et laser. Vous cherchez un nouvel outil de transmission ? L’armée américaine teste actuellement la radio à ultra-violets.

Aujourd’hui le projet HI-MEMS cible les insectes. Il vise à créer des interfaces machine-insecte étroitement couplés en installant des micro-systèmes mécaniques à l’intérieur des insectes dès les premières étapes de la métamorphose. Le scarabée-machine est en marche. Même si la route sera longue.
Soyons cyniques : si on tentait ce genre d’essais sur des chiens, voire des rats, les bonnes âmes réagiraient. Mais les insectes les laissent froids.
Soyons pratiques : James Bond a toujours coûté cher et il désobéissait trop souvent. Dans ce nouveau contexte, il sera infiniment plus docile.
Soyons visionnaires : le seul corps des auxiliaires féminines de l’armée de libération du peuple chinois représente quantitativement plus d’individus que toute la population étatsunienne, enfants compris. Contre les hordes jaunes, le petit insecte noir tapi dans la poussière pourrait se révéler magnifiquement efficace et dévoué. Rappelez vous la bataille de Khe Sanh, un « Diên Biên Phu à l’envers » !
L’utilisation du seul odorat des abeilles et des guêpes a déjà donné d’excellents résultats, le stade suivant va élever des insectes partiellement robotisés et mécanisés pour des missions de surveillance de reconnaissance, d’espionnage, voire d’opérations spéciales avec armes biologiques. Pas tout de suite bien sûr, il faudra plus d’une demi douzaine d’années pour définir les meilleurs systèmes, les méthodes d’incorporation dans la nymphe et la meilleure époque du développement de l’insecte pour le faire. Le projet est difficile à réaliser, les insectes ont souvent une vie trop courte pour que cet investissement coûteux soit bien utilisable, l’insertion suppose un laboratoire très spécialisé et encore peu transformable. Mais les premières réalisations modestes (une mite dirigée par des impulsions électriques qu’on peut voir sur la vidéo du New Scientist au bas de ce texte) sont prometteuses d’avenir. La robotique du renseignement est en marche.
Les laboratoires de plusieurs universités (Cornell, Pennsylvania State, Arizona State) travaillent à ces projets, tandis que d’autres attaquent le problème à l’envers, par la création de mini-aéronefs qui imitent le fonctionnement des insectes mais sont intégralement des robots, plus faciles et moins coûteux à produire en masse en cas de besoin.
Une question nous tracasse : si James Bond se transforme en papillon, les James Bond girls seront-elles un jour des mantes religieuses ?

Simonpierre DELORME  ()

Publié dans Abeilles & fleurs N° 707 de juillet-août 2009.
Voir sur ce blog un second article sur le même thème publié quelques mois plus tard
: « My name is Beetle, James Beetle »

Vidéo : « Cyborg Insects »

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