Photo ci-dessus : Naissance d’une abeille noire (Apis mellifera mellifera, Source : Wikipedia)

On sait que, chez l’abeille mellifère, dans une colonie qui possède une reine et du couvain, la stérilité des ouvrières est due aux phéromones de la reine. En fait, il existe aussi des conduites chez les ouvrières elles-mêmes, qui renforcent et sécurisent cette stérilité.
S’il arrive qu’une ouvrière (une pour mille seulement) ponde des œufs au cours de sa vie, ces œufs n’auront qu’une faible espérance de donner finalement un insecte (qui sera d’ailleurs toujours un mâle) car les autres abeilles vont en général les manger. Pourquoi ? Se pourrait-il que les autres ouvrières reconnaissent ces œufs « non autorisés » et les identifient comme différents de ceux de la reine ? Comment feraient elles ?

Les phéromones de marquage des œufs chez les ouvrières pondeuses

La première hypothèse à laquelle on a longtemps pensé est connue : les œufs pondus par la reine seraient eux-mêmes marqués par un signal chimique spécifique indiquant leur origine. S’il arrive donc, dans une colonie régulière dotée d’une reine fonctionnelle, qu’une ouvrière se mette à pondre, les nettoyeuses, en remarquant l’absence de ce signal chimique, mangeraient tout simplement les œufs « non réglementaires ». Les pondeuses devraient alors « shunter » cette sécurité chimique en essayant d’imiter le marquage supposé de la reine afin de protéger leurs œufs des nettoyeuses.

Une étude conjointe des Britanniques Stephen J. Martin, Nicolas Châline, Francis L. W. Ratnieks (Université de Sheffield) et Graeme R. Jones (Keele University, Staffordshire), avec l’Australien Benjamin P. Oldroyd (Université de Sydney) s’est penchée sur l’acceptation de ces œufs en relation avec le profil chimique des ouvrières concernées. Elle affaiblit sérieusement l’idée du marquage royal.

Fourmi ouvrière détruisant un œuf dépourvu de marquage royal © Jürgen Liebig

L’étude semble indiquer que lorsque certaines ouvrières « anarchistes » (dans une colonie avec une reine) ou « déviantes » (dans une colonie orpheline) se mettent à pondre, leur glande de Dufour produit alors certains esters en quantité significative. Ces esters produits par les ouvrières pondeuses sont également produits par la reine. Si chaque ouvrière peut produire un peu de ces esters semblables à ceux de la reine, seules celles qui arrivent à en produire en quantité seront capables de pondre des œufs avec une petite chance de survie dans une colonie normale avec une reine. Le transfert de ces esters aux œufs durant la ponte de l’ouvrière (le marquage des œufs de ces ouvrières) semble augmenter l’acceptation de ceux-ci par les autres ouvrières. Peut-être … mais il se trouve que ces esters sont généralement absents des œufs que pond la reine. Il ne peut donc s’agir ici de marquage royal.
Ces esters ne garantissent d’ailleurs pas la « survie » des œufs pondus par les anarchistes, ils ne font qu’accroître leur persistance à court-terme. En fait c’est un maximum de 3 œufs « anarchistes » sur 10 qui arrivera à éclore, un chiffre bien faible si on le compare au minimum de 9 sur 10 pour les œufs pondus par la reine. (Les chiffres constatés dans l’étude varient de 7 à 30% pour les uns, de 91 à 92% pour les autres).

En comparant les « profils chimiques »  de certaines ouvrières avec leur capacité à pondre des œufs acceptés par les nettoyeuses, les chercheurs ont remarqué que la production de ces esters constitue une « réponse » flexible : elle n’augmente pas chez les pondeuses « anarchistes » observées si leur colonie se fait soudain orpheliner. Par contre, quelques ouvrières « déviantes » des colonies orphelines voient leur glande de Dufour augmenter la production de ces esters.

Une question de prophylaxie

Une autre étude conjointe allemande–sud-africaine, menée au Biozentrum de Würzburg par Christian Pirk et Jürgen Tautz, indique une piste plus simple. Elle montre que plus de 80% de ces œufs ne sont pas viables et qu’ils seront donc rapidement détruits par les nettoyeuses pour éviter tout risque d’épizootie. En fait, c’est la faible viabilité des œufs d’ouvrières qui contribue au maintien du monopole de ponte.

Tautz remarque que cette situation est conforme aux théories connues, celle de la sélection de parentèle (selon laquelle les œufs de la reine donneront des sœurs ou des demi-sœurs de la nettoyeuse, tandis que ceux des ouvrières ne donneront que des neveux de la nettoyeuse, moins proches génétiquement), mais aussi celle de la stratégie de survie de la colonie qui élimine les œufs les moins susceptibles de développement.

Simonpierre DELORME   ()

Sources :

  • MARTIN, S. J., N. CHÂLINE, B. P. OLDROYD, G. R. JONES & F. L. W. RATNIEKS. « Egg marking pheromones of anarchistic worker honeybees (Apis mellifera) » in Behavioral Ecology (Oxford University Press). OUP Journals publication online : 16.06.2004 (http://beheco.oupjournals.org) et publication papier Vol. 15 No 5
  • MARTIN, Stephen J. Laboratory of Apiculture and social insects, University of Sheffield. E-mail : s.j.martin(.::@::.)sheffield.ac.uk
  • Communiqué de presse 039/2004 de la Bayerische Julius-Maximilian-Universitât (Würzburg) du 9.06.2004 : « Geburtenkontrolle bei Bienen: Faule Eier werden gefressen. » : www.uni-wuerzburg.de/presse/mitteilungen
  • PIRK, Christian W., Peter NEUMANN, Randall HEPBURN, Robin F. A. MORITZ, Jürgen TAUTZ : « Egg viability and worker policing in honeybees », in Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) 2004/101/ 8649-8651
  • Prof. Dr. Jürgen TAUTZ, tél : 0049 931 888-4319. E-mail :
Article publié dans la revue Abeilles & Fleurs n°658 de février 2005

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