On connaît l’importance de la température pour la couvaison des futures abeilles. Une petite différence de un ou deux degrés dans le développement du couvain et la colonie se retrouvera rapidement avec des nourrices moins performantes et des butineuses moins douées. On relira à ce sujet « Si leur nursery est bien chauffés, les abeilles seront plus douées« . C’est pourquoi les abeilles régulent en permanence la température de la zone du couvain pour la maintenir entre 33 et 36°C. Si la température extérieure est plus forte, les ouvrières (et même les mâles !) ventileront, c’est à dire qu’elles évacueront le trop-plein d’air chaud en faisant des courants d’air, et elles rafraîchiront avec un apport d’eau. Si la température est plus faible, ce qui est généralement le cas, les ouvrières devront apporter de la chaleur, qu’elles généreront en faisant vibrer et trembler les muscles situés à la base de leurs ailes, sur leur thorax. Bien entendu, cela demande beaucoup d’énergie de la part des « chauffeuses. » Les meilleures d’entre elles arrivent à maintenir cette production de température une bonne demi-heure sans interruption. Vient cependant le moment où elles ont « brûlé » toutes leurs ressources. Elles sont alors en pleine hypoglycémie et doivent refaire le plein de carburant, en l’occurrence de miel. Bref, celles qui travaillent beaucoup, auront forcément besoin de consommer beaucoup.

Cependant, pour ces travailleuses, il n’est pas question de trop s’éloigner du couvain dont elles régulent la température. Pourtant le miel qu’on trouve dans la ruche n’est pas toujours stocké à proximité immédiate de la zone de couvain ; le développement de la ruche à magasins n’a pas forcément amélioré cette situation, d’ailleurs. En termes de logistique, des réserves de miel situées trop loin de la zone du couvain sont susceptibles d’entraîner un problème de disponibilité d’énergie dans cette zone. L’équipe de Jürgen Tautz, au Biozentrum de Würzburg, qui étudiait le processus de chauffage des ouvrières, s’est particulièrement attaché aux trophallaxies dans la zone du couvain, c’est à dire aux échanges de nourriture qui sont une des caractéristiques de nos colonies. En étudiant le comportement et les températures thoraciques des participantes à ces échanges, Rebecca Basile et Jürgen Tautz à Würzburg, et Christian W. W. Pirk à Pretoria en Afrique du Sud, ont constaté que 85% des réceptrices de nourriture, avaient, de fait, au cours de la trophallaxie, une température thoracique plus élevée que celle de la nourricière. De même, une fois que l’échange de nourriture est terminé, la réceptrice va plus souvent se remettre à chauffer le couvain. Quant à la donatrice, elle va faire la navette entre les réserves de miel et les cadres de couvain, afin d’apporter le miel des réserves aux « chauffeuses » et d’assurer ainsi à ces travailleuses de choc une disponibilité constante de combustible de premier choix sous forme de petites doses régulières. Toujours en termes de logistique, nous avons donc bien là une distribution économique des ressources, adaptée aux conditions physiologiques des abeilles et aux exigences de l’écologie de la ruche.

Les apporteuses d’énergie vont remplir leur jabot du miel qu’elles vont aller distribuer en plusieurs petites doses à plusieurs chauffeuses. Puis elles reviendront faire le plein dans les cadres de miel et repartiront pour une nouvelle distribution. En une vingtaine de minutes, une transporteuse peut faire une demi-douzaine de voyages aller-retour. L’économie de ce système fondé sur la trophallaxie permet l’intense activité de chauffage du couvain au printemps et le développement du peuple, non seulement durant les périodes de refroidissement mais plus généralement au début du printemps. C’est peut-être l’origine du développement et de la généralisation des abeilles dans les régions tempérées.

Simonpierre DELORME   ()

Sources :

Cet article est paru dans le N° 719 d’Abeilles & Fleurs (novembre 2010)

 

Trophallaxie © Helga R. Heilmann

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