Les chercheurs sont des gens sérieux. Ils ont besoin de pouvoir mesurer, de donner des échelles de référence, de quantifier. « Un gentil petit coup de tabac”, c’est un langage de marin, pas de météorologiste ; « une colonie un peu rock ’n roll », c’est une indication d’apiculteur à un collègue, pas une information vraiment précise. Surtout pour parler des abeilles africanisées installées dans le Sud des Etats-Unis.

C’est pourquoi, en 1997, le centre de recherche du ministère étatsunien de l’agriculture avait mis au point un instrument capable de quantifier l’énergie avec laquelle une colonie d’abeilles se défend.

L’outil, utilisé pour servir de cible aux abeilles qu’il dérange, possède une coquille. Les abeilles vont vouloir la piquer. Sous le choc, la coquille va résonner à sa fréquence naturelle. Un micro à l’intérieur de la coquille va détecter le son, envoyer l’information à un ordinateur qui additionne le nombre d’attaques durant une période de temps donnée, enregistre le résultat et recommence à compter la période suivante. D’intervalle en intervalle, la courbe visualise l’évolution de la défense. C’est beau comme un HQ-OPS (poste de commandement des opérations) du USMC (United States Marine Corps – Attention : le vocabulaire militaire américain a beaucoup emprunté à un pays naguère ultra-militarisé – la France – et on prononce « corps » à la française, surtout pas comme « corpse », ce qui signifierait d’ailleurs « cadavre » !)

Une défense pas vraiment graduée

Ce type d’instrument a été utilisé en particulier dans les nombreuses études qui ont accompagné l’extension et l’hybridation des abeilles « africanisées » dans le sud des Etats-Unis, les fameuses « abeilles tueuses » de nos journalistes, remontées rapidement du Brésil depuis les années 1960.

La cible n’est d’ailleurs qu’un des outils utilisées dans les mesures de la capacité de défense des abeilles et, dans la pratique, on va quantifier bien d’autres conduites :

De fait, les africaines (Apis mellifera scutellata) ont une capacité de défense sans comparaison avec les européennes. Même si leurs nids sont un peu plus petits, elles ont en moyenne cinq fois plus de gardiennes. Celles-ci peuvent communiquer plus rapidement l’alerte à l’intérieur du nid, ce qu’elles font en « dégainant », c’est-à-dire en sortant leur aiguillon de sa chambre. Le fait de « sortir son arme » déclenche aussitôt une phéromone d’alarme semblable à celle qui suit une piqûre chez nos européennes, mais en plus grande quantité chez les africaines.. Le branle-bas immédiat s’ensuit : La réaction à un stimulus visuel (une « cible ») est vingt fois plus rapide selon une étude faite au Vénézuela. Ce branle bas enverra à l’attaque trois fois plus d’abeilles en furie que dans un peuple européen, jusqu’à la moitié de la colonie ! On a même vu une reine en période de ponte participer à l’attaque ! Les piqûres des africaines ne sont pas plus douloureuses mais on en récolte de huit à dix fois plus. Même la poursuite durera aussi plus longtemps, et elle pourra s’étendre sur plus d’un kilomètre et demi. De retour au nid, les africaines resteront extrêmement agitées durant plusieurs jours et prêtes à sauter sur tout ce qui passe à proximité !

D’ailleurs pour mieux éviter conflits et pillages à l’intérieur de leurs ruchers, les apiculteurs brésiliens laissent souvent un espace de quelques mètres entre chaque ruche.

Cette réactivité concerne toutes les facettes de la défense, retraite comprise. Ainsi, en cas d’attaque violente, si le nid a été secoué, un essaim sort immédiatement la reine qu’il protège et la décision de quitter la ruche est instantanée.

La défense, mais aussi l’attaque

Il faut ajouter à cette défense les capacités d’agression, c’est-à-dire la tendance pour certains petits essaims africains en quête de nid, de prendre d’assaut une ruche européenne faible, en se collant sous la planche d’envol, en copiant alors l’odeur du peuple ( !! on ne sait pas encore très bien comment) pour pénétrer dans la ruche, en tuer la reine et s’installer en vainqueur.

N’oublions pas aussi qu’une reine africanisée produit des faux-bourdons en toute saison, qu’ils sont parfois plus acharnés dans leur recherche, sortent plus tôt et plus tard dans la journée que les nôtres, et que l’hybridation sera ainsi facilitée. N’oublions pas non plus l’essaimage incessant des peuples africains (entre 6 et 10 essaims par an en moyenne, mais on a enregistré un record de 60 essaims en un an à partir d’une seule colonie en Guyane française). On comprend alors les précautions des apiculteurs mexicains et étatsuniens. D’autant plus que cette hérédité agressive domine très nettement dans les hybrides « africanisés ». De toute façon, on sait bien que, quelle que soient les races d’abeilles concernées, la douceur fait rarement partie de ces caractères sélectionnés que les croisements entre races vont maintenir à la deuxième génération.

Même chez nos abeilles européennes, à l’intérieur d’un peuple donné, il semble bien que l’hérédité joue son rôle. C’est à peu près vers le 15e jour de la vie d’ouvrière, lorsque l’hormone juvénile est à son maximum, que les activités intérieures ( nourrices, bâtisseuses, nettoyeuses) font place à d’autres semi-extérieures : gardiennes, ventileuses à l’entrée de la ruche, évacueuses de cadavres ( les études américaines parlent de « croquemorts » – undertakers). Mais on sait maintenant que, dans une colonie, les gardiennes, et aussi les « piqueuses », (qui ne sont pas forcément les mêmes), se recruteront plus volontiers, et seront plus zélées, dans certaines sous-familles que dans d’autres.

Stimulons, stimulons, il en restera bien quelque chose

Revenons à notre outil de mesure et aux études qui ont suivi. Elles ont aussi permis de vérifier que lorsqu’on « stimule » une colonie un certain nombre de fois à la suite, les réponses seront de plus en plus intenses. En clair, plus on l’embête, plus le caractère du peuple s’aigrit et plus sa méfiance grandit. Il n’y a pas que chez les abeilles, d’ailleurs…

En théorie, le berger d’abeilles patient, et friand d’expériences utiles, devrait donc pouvoir « dresser » un peuple gardien, afin de l’installer à l’entrée de son petit rucher isolé en forêt, un peu comme on dresse le pitbull qui va défendre son pavillon de banlieue. Bien sur, cela prendrait beaucoup de temps dans un métier où l’on n’en a guère. Mais il paraît que d’aucuns font déjà ça plus simplement, en utilisant les « nœuds de Hartmann » de la géobiologie, ces emplacements où les variations du magnétisme terrestre rendraient plus défensive la ruche qu’on y installe… Nous avons bien dit « défensive », pas « agressive ». « Agressif », c’est un jugement de touriste qui n’aime pas les insectes, tandis que « défensif », c’est le point de vue des abeilles qu’on vient déranger par pure méchanceté… ou par amour de la précision scientifique.

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources
  • Hayward G. Spangler & David J. Sprenkle : « An Instrument for quantifying honeybee defensiveness » Applied Acoustics Volume 50, n° 4 pp 325-332 (1997)
  • US Department of Agriculture – Agriculture Research Service – Carl Hayden Bee Research Center, 2000 E Allen Road, Tucson, AZ 85719, USA
  • Mark L. Winston : « Killer Bees. The Africanized Honey Bee in the Americas », Harvard University Press, Cambridge, Mass. (1992)
  • Anita M Collins, Thomas E Rinderer, & Kenneth W. Tucker. « Colony Defence of Two Honeybee Types and Their Hybrid 1. Naturally Mated Queens ». Journal of Apicultural Research n° 27,137-140. (1988)
  • Michael D. Breed, Gene E. Robinson & Robert E. Page Jr : « Division of labor during honey bee colony defense ». Behavioral Ecology & Sociobiology vol.27, 395-401 (1990)
  • Gene E. Robinson & Robert E. Page Jr : « Genotypic constraints on plasticity for corpse removal in honey bee colonies » Animal Behaviour vol. 49, n° 4, pp. 867-876 (1995)

 

Compléments

  • Des études faites en 1997 à l’INRA de Bures sur Yvette, avec une dotation du Fonds belge pour la recherche en agriculture et des chercheurs de l’université Libre de Bruxelles, ont utilisé des cibles pour mieux mesurer nombre et répartition spatiale des attaques. Voir :
  • Jesus Millor, Minh-Ha Pham-Delègue, Jean-Louis Deneubourg, Scott Camazine : “Self-organized defensive behavior in honeybees” Proceedings of the National. Academy of Science of the USA, 96, n°22, 12611-12615 (1999)
  • http://www.pubmedcentral.nih.gov/articlerender.fcgi?artid=23012
  • On peut lire aussi : Noël Guitton, Minh-Ha Pham-Delègue : «  Les composantes du comportement de défense chez l’abeille Apis mellifera L. » Bulletin Technique Apicole, 28 (3), 111-122 (2001).
  • Lire sur ce blog : « L’abeille africanisée, un vrai souci aux USA« 
  • Lire sur ce blog : « Les abeilles mellifères africanisées (AMA) du Brésil« 
  • Lire & voir sur ce blog : « Histoire des abeilles tueuses » (Vidéo et Commentaire correctif)

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°511.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.