Lucas Cranach l’Ancien est un des grands humanistes allemands de la Renaissance. Peintre et graveur officiel de la cour de Saxe, il a illustré Luther, peint Charles-Quint, a été portraituré par Dürer. Dans l’angle Nord-Est de l’aile de la grande cathédrale d’Erfurt en Thuringe, il y a un petit autel baroque, lequel portait un retable de la Vierge. En 1945, les troupes russes ont détruit la peinture. En 1948, les Thuringiens ont installé une autre peinture, les Fiançailles mystiques de sainte Catherine d’Alexandrie, de Lucas Cranach, car il est écrit que « la force ne prévaudra point contre l’esprit. »

Autel baroque d'Erfurt avec tableau de Lucas Cranach l'Ancien

L\’autel baroque de la cathédrale d\’Erfurt
avec la peinture de Lucas Cranach l\’Ancien

Le panneau peint est du tilleul, un bois tendre et parfumé comme les aiment les vers à bois, cirons et autres insectes xylophages (du grec, « mangeurs de bois »). En novembre 2004, on découvre dans l’autel, dangereusement proches du tableau, des petits trous de un à deux millimètres de diamètre et de la très fine sciure. Ce sont les larves de la petite vrillette (3 mm de long), dite aussi Anobium punctatum, qui annoncent ainsi leur arrivée.
Le problème est simple : on ne sait éliminer les vers qu’au moyen de produits toxiques, de gaz chimiques ou de hautes températures. La peinture – qui date environ de 1520 – ne résistera pas. Que faire ?

Erhardt Heinemann, le biologiste qui a prélevé de la sciure pour y trouver, en l’agrandissant 40 fois sous son microscope, les crottes caractéristiques (« en forme de citron, effilées aux deux bouts ») de la petite vrillette, a alors une idée. L’été précédent, pour exterminer les vers des livres (vrillette du pain – Stegobium paniceum) qui s’étaient installés dans les incunables d’une bibliothèque de Halle, il était allé chercher à l’université Libre de Berlin, chez Joachim Ruther, un type de guêpes parasitoïdes Lariophagus distinguendus (en allemand Lagererzwespe).

Ces guêpes sont elles aussi toutes petites (2mm de long pour les mâles, 3mm pour les femelles). On les utilise dans les régions chaudes pour lutter contre le charançon du blé et d’autres pestes des récoltes. Le charançon a pondu une larve dans un grain de blé. La guêpe femelle va piquer la larve pour la paralyser et pondre son œuf juste à coté. La larve de la guêpe va éclore en un ou deux jours, s’installer dans la larve de charançon, s’en nourrir et y faire sa transformation en nymphe, jusqu’à sa propre éclosion en moins de 4 semaines. Une femelle de guêpe pond environ 60 œufs soit autant de vers en moins !
Bien sûr, rien ne garantit que ce type de guêpe va s’attaquer à ce type de ver mais il suffira, à Erfurt comme à Halle, de quelques essais sur des échantillons de bois infectés pour le confirmer… et ça marche !

Lariophagus

Guêpe Lariophagus

En janvier 2005, il fait encore froid : il faudra envelopper l’autel d’une tente plastique et en monter lentement (en 10 jours) la température à 20°C et le taux d’humidité à plus de 55%. On y lâche alors en deux fois les 3000 guêpes qui vont faire tout le travail. Un autre biologiste de l’équipe, Matthias Schöller, estime que 98% des vers ont ainsi été liquidés. Pour plus de sécurité l’opération sera recommencée en juillet prochain, sans la tente cette fois-ci puisqu’il fera assez chaud.

Ce type de guêpes s’est ainsi révélé efficace contre déjà 11 types de larves, appartenant à cinq familles de coléoptères. Leur petite taille (0,6 mm de diamètre pour l’abdomen d’une femelle pleine qui va pondre 60 oeufs) leur permet l’accès aux trous des vers que leur odorat leur permet de détecter dans un rayon de 4 m. Les techniciens qui ont suivi l’opération racontent qu’en moins de 10 minutes après le lâchage, toutes les guêpes étaient déjà parties dans les galeries.

Le tableau de 1521 est sauvé.

Tout le monde est ravi et se félicite. L’évêché a sauvé son autel – et ses finances ! Personne n’a couru de risque du fait des produits chimiques, la stratégie « bio » se révèle en outre plus durable que les méthodes dures, l’opération a eu un grand retentissement dans tous les médias allemands et de nombreux musées ou organismes étrangers demandent des interventions. De Bourgogne en particulier, on demande des essais car on y voit arriver de nouveaux types de vers de longicornes avec le réchauffement récent du climat.

Verra-t-on un jour des nids de petites guêpes prophylactiques dans nos musées et nos monuments historiques ? En tout cas, les guêpes nouvellement écloses ont également disparu, au fur et à mesure que les sources de nourriture se sont taries et qu’on a doucement redescendu la température. Les humains ne sont pas reconnaissants !

Simonpierre DELORME

 

Sources :
Der Spiegel, 20 mars 2005, www.spiegel.de

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