EXTRAIT de cet article publié en 2012 :
Cela ressemble à un jeu mais c’est un triste jeu et même un sinistre jeu. Ce sont nos insectes, nos oiseaux, nos enfants (par le lait des vaches qui contient maintenant des insecticides) qu’on empoisonne. Tous les ans, Bruno Le Maire, ministre de l’agriculture depuis 2009, ré-autorise telle ou telle variante de l’insecticide Cruiser du trust suisse Syngenta. Tous les ans, l’Union nationale de l’apiculture française, dépose une requête auprès du Conseil d’État. Parallèlement, l’Unaf fournit au ministre et à diverses agences les dossiers qui attestent de la nocivité du Cruiser, nocivité reconnue par d’autres pays de l’Union européenne qui ont interdit ce poison. Le Conseil d’État prend le temps de creuser le sujet et annule alors l’autorisation de mise sur le marché que Bruno Le Maire a signée. Mais le temps est déjà passé et une nouvelle autorisation est en cours, contre laquelle les apiculteurs doivent à nouveau déposer un recours que le conseil d’État va ré-étudier. Et le lent empoisonnement de notre pays continue, pendant que le ministre se prépare une retraite dorée. Aujourd’hui Bruno Le Maire vient d’ajouter deux forfaits de plus à son palmarès. Il a défendu et fait voter une nouvelle loi, qui donne le monopole des semences aux trust mondialisés et interdit aux agriculteurs de réutiliser leurs propres semences ! Il a aussi autorisé – presque en cachette, le Cruiser sur le colza, une des plantes mellifères les plus importantes dans les miels de nos apiculteurs professionnels. Jusque là, on avait protégé le colza, tellement son traitement par les insecticides avait causé de mortalités chez les pollinisateurs. Grâce à Bruno Le Maire, ce temps est révolu.

Qui tue les abeilles ? C’est Bruno Le Maire ? (Sol fa mi re do do – Do re mi re mi do)
Qui tue les tomates ? C’est Bruno Le Maire ? (Sol fa mi re do do – Do re mi re do do)
l: Mais alors, qui tue les pomm’s de terre ? C’est toujours, toujours Bruno Le Maire ! :l
(l: Sol sol sol la sol fa mi re mi do – sol sol sol la sol fa mi re do :!)
Ça n’est qu’une scie assez plate. Comme toutes les scies, la mélodie en est simple, facile à retenir et à répandre. On peut toujours rêver.

L’argument, quant à lui, est tout simplement désespérant, pour nous tous, apiculteurs et consommateurs. Bruno Le Maire est un ministre de l’agriculture de la république française qui vient de s’illustrer à plusieurs reprises à quelques mois d’intervalle. Si son nom reste dans l’histoire, ce ne sera pas glorieusement.

Bruno Le Maire est un récidiviste. Il a autorisé, à nouveau, pour 2011, le pesticide Cruiser de la société suisse Syngenta qu’Allemands, Italiens, Slovènes et autres refusent, parce qu’il empoisonne non seulement les abeilles mais toute la faune pollinisatrice, voire, par effet de guttation, dans le maïs en particulier, les musaraignes, les souris et les autres tous petits mammifères.
Pour compléter le CV, il a personnellement défendu la nouvelle « loi sur le certificat d’obtention végétale » en s’impliquant, dit-on dans la presse, avec un zèle personnel étonnant qui incite à se poser de nombreuses questions, dans la logique du monopole des trusts semenciers qui veulent confisquer le droit d’utiliser des semences qui ne seraient pas celles de leurs sociétés.

Rappelons que le parti politique UMP (Que diable vont-ils faire dans cette galère ? Leurs leaders successifs et divers ne les plombent-ils pas assez à l’orée des élections législatives ?) et le président de la FNSEA, (lui-même également président de Sofiproteol, ce qui pourrait expliquer bien des choses) ont vaillamment défendu les intérêts des grands trusts semenciers contre les droits des fermiers à réutiliser leurs propres semences. Depuis cette nouvelle loi sur le « certificat d’obtention végétale », les fermiers qui réutiliseraient leurs propres semences – comme l’autorisaient les lois françaises jusqu’alors -, seront des « contrebandiers » de la semence et pourront être punis. Cf www.semences-fermieres.org/ La république hexagonale se met une nouvelle fois au service du grand capital mondialisé. Hier les banques, aujourd’hui les semenciers, leurs monopoles, leurs semences uniques, tueuses de diversité ! il est vrai que notre soi-disant démocratie, comme d’autres, est plus exactement une oligarchie, comme l’analyse l’économiste Alain Cotta dans un ouvrage récent (« Le règne des oligarchies », Plon, janvier 2011).

Demandons pardon aux lecteurs pour ce « coup de gueule. » Un ton enflammé ne correspond ni au style ni aux sujets généralement traités dans ce blog qui se veut toujours prudent et rigoureux dans les domaines qu’il aborde et les sujets dont il rend compte, la biologie du comportement et les insectes au premier chef. Mais depuis des décennies que les politiques français légifèrent à tour de bras contre les intérêts des populations, des peuples, des patrimoines de l’hexagone, c’est peut-être une des plus grandes attaques contre la diversité et la durabilité de la nature de proximité que vient de patronner le ministre Bruno Le Maire. Bref, nous sommes écœurés. Nous avons une excuse : les procédés de l’individu sont écœurants.

Olivier Belval président de l’Unaf

Comme l’a fait remarquer Olivier Belval, président de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), on a l’impression que le ministre « ne sait plus comment faire pour se sortir de ce pétrin », un pétrin dans lequel l’a mis le Conseil d’État. Le 3 octobre 2011, le Conseil d’État a annulé la décision autorisant la mise sur le marché de l’insecticide Cruiser 350 pour l’année 2010. Cette décision datait du 15 octobre 2009 et elle concernait la période du 1er janvier au 31 décembre 2010. Le Conseil d’État a ainsi donné raison à la requête déposée en février 2010 par l’Union nationale de l’Apiculture française (Unaf). Juridiquement, l’annulation de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) pour 2010 pour le Cruiser 350, qui avait pris la succession du Cruiser (et avant lui du Gaucho et du Regent après leur interdiction), ouvre la voie à des recours en indemnisation pour les apiculteurs ayant souffert des dommages pendant les années de vente autorisée. Bien, et alors ? Interdit (avec retard) pour 2010, le Cruiser reste pourtant, en bonne logique administrative et autocratique, autorisé grâce à Bruno Le Maire pour 2011. Depuis cette claque méritée, les syndicats d’apiculteurs n’ont pas obtenu d’entretien avec le ministre. Le Cruiser 350 reste autorisé. Le ministre gagne du temps pour Syngenta ; Syngenta continue à utiliser l’hexagone comme terrain d’expérimentations. Par son seul caprice, Bruno Le Maire a transformé puis maintenu nos abeilles en cobayes. Il l’a fait alors qu’il avait pourtant en main quelques raisons qui lui auraient permis de ne pas le faire. Pourquoi ? Nous le saurons peut-être un jour. De toute façon, cela mérite de ne jamais être oublié.

Pire encore : le 16 juin 2011, Bruno Le Maire a fait annoncer la soudaine extension de l’autorisation de mise sur le marché de l’insecticide Cruiser au colza. Le colza, une des grosses miellées traditionnelles des abeilles, avait été protégé jusque là. A l’époque de cette annonce, le Conseil d’État n’avait pas encore annulé l’AMM pour 2010 mais il avait auparavant déjà annulé les deux autorisations délivrées en 2008 et en 2009 (annulation en février 2011). Il se prononcera dans les prochains mois sur l’annulation de l’AMM délivrées pour les années 2010 et 2011 car il est déjà saisi par l’UNAF d’une requête en annulation pour 2011. Ce petit jeu en est à sa quatrième année et les frais des diverses actions en justice sont évidemment à avancer. Le pot de fer voudrait bien pouvoir, sinon écraser, au moins arriver à ruiner le pot de terre.
Bien sur, on a su enrober le mauvais coup. Il ne s’agit pas exactement cette fois-ci du même Cruiser, mais d’un nouveau Cruiser pour le traitement des semences de colza. Ce « Cruiser OSR » a été autorisé en mai 2011 mais l’annonce officielle au grand public et aux apiculteurs n’en est faite que le 16 juin. Cette autorisation – dit le ministre – aurait été donnée à partir d’un avis favorable de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) qui daterait d’octobre 2010 … mais qui n’est publié que le 16 juin 2011 pour coïncider avec la publication de l’autorisation. Étonnants retards et non moins étonnant manque de transparence ! Aurait-on voulu éviter les mises en cause par les apiculteurs, aurait-on voulu gagner quelques mois de répit, aurait-on voulu allonger ainsi de quelques mois de plus la nouvelle procédure qui va obligatoirement s’ensuivre, aurait-on voulu gêner un peu plus la défense des apiculteurs ? Le ministre cherche-t-il à « fatiguer la bête ? » Olivier Belval déclare : « Nous constatons avec dégoût le désintérêt du ministère pour notre cause. »
A côté de ces petites manœuvres, la langue de bois n’a pas manqué au menu. Le 17 novembre 2011, sur France-Inter, Bruno Le Maire déclarait : « Nous n’avons pas encore trouvé la raison réelle de la surmortalité des abeilles. Dès qu’on l’aura trouvé on prendra toutes les mesures. […] Si j’ai le moindre soupçon, le moindre rapport qui établirait un lien clair entre le Cruiser et la mortalité, je suspendrai les autorisations. » Tant pis pour les études déjà anciennes qui établissent une synergie très claire entre les insecticides de la famille et la moindre résistance aux maladies. Tant pis pour les statistiques italiennes qui montrent un taux de mortalité qui va du simple au quadruple sur trois ans selon les zones avec ou sans traitement.

Ce n’est pas la première fois, ni le premier ministre de la république (française) qui « pose (…) la question de la confiance que les citoyens » (français) « doivent pouvoir attacher au fonctionnement régulier des pouvoirs publics » (Henri Clément, alors Président de l’Unaf). De fait, nous en sommes là et cela sent très fort son Bas-Empire.

Pour l’instant, Bruno Le Maire continue à gagner du temps pour Syngenta et son Cruiser. Quand il déclare qu’il réévaluera chaque année l’autorisation du Cruiser, il affecte de ne pas savoir que lorsque les malheureux apiculteurs pourront faire les premiers points sur la situation de printemps, « ce sera précisément la campagne électorale » comme le dit Olivier Belval.
La campagne électorale ? Bon sang, mais c’est bien sûr ! LA CAMPAGNE ÉLECTORALE ! Olivier Belval pense certainement à la campagne présidentielle. OUI mais après celle-ci viendront aussi les législatives ! Le responsable de toutes ces horreurs pour nos abeilles – et pour les autres pollinisateurs et leurs prédateurs oiseaux etc. – est un élu – bien élu d’ailleurs – de la première circonscription de l’Eure qui fut celle de Jean-Louis Debré à moins de 100 km à l’ouest de Paris. Elle comprend actuellement les cantons de Breteuil, Nonancourt, Evreux-Est, Evreux-Sud, Damville, Pacy-sur-Eure, Verneuil-sur-Avre et Saint-Anne-de-l’Eure. (Un nouveau découpage électoral des circonscriptions est prévu, sur la demande du conseil Constitutionnel, pour tenir compte de l’évolution de la démographie hexagonale). Voila un terroir qui doit compter tout de même quelques apiculteurs, sans compter ceux des cantons voisins qui pourraient vouloir rendre service. Sans rêver à de grandes choses, on peut toujours trouver individuellement ou à deux ou trois, quand on le veut, une occasion d’organiser le « buzz, » comme disent nos snobs, auprès des amis, des parents, des écoles et des associations de nature, de jardinage, de randonnée, de tous ceux pour qui ce genre de nouvelle a un sens. Il ne faut pas se faire d’illusion : le grand public ne sait rien de notre histoire. On peut la lui rappeler avent les prochaines élections et, puisque Bruno Le Maire défend les graines exogènes et normalisées, tenter de planter les nôtres dès maintenant dans la tête de ses électeurs. Le vote pour les législatives aura lieu normalement les 10 et 17 juin 2012. Travaillons dans l’espoir du jour, qui viendra peut-être si nous le voulons, où le ministre de l’agriculture suivant se demandera si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources & Compléments :

La Voix du Nord : « Les apiculteurs sèment le trouble pour conserver le droit de … semer » (18 déc 2011)
NosDéputés.fr : (« Observatoire citoyen de l’activité parlementaire ») – Mesure de la participation de Bruno Le Maire dans sa dernière année en tant que député, de février 2008 au 13 janvier 2009 date de sa nomination comme membre du gouvernement
(www.nosdeputes.fr/bruno-le-maire)
DailyMotion : Interview d’Alain Cotta : « Le règne des oligarchies » part1/2 (www.dailymotion.com/)
http://www.dailymotion.com/video/xhrfd7_alain-cotta-le-regne-des-oligarchies-part-1-2_news#rel-page-1

Une réponse

  1. Stephanie Pascuorum

    Bruno Lemaire, l’homme qui illustre de façon affligeante le principe de Peter :

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