Un, deux, trois, beaucoup. C’est ainsi qu’on compte dans certaines langues des peuples «premiers». Au delà de trois, plus rarement quatre, la quantité n’est pas précisée. Le mot correspondant veut dire «beaucoup. On rencontre cela par exemple dans les langages d’Afrique australe du groupe Khoïsan.
Chez les abeilles c’est un peu la même chose, sauf qu’on ne sait pas très bien si le « mot » correspondant existe, s’il fait partie des 120 « concepts » supposés qu’exprimeraient (peut-être) telle ou telle des 120 combinaisons, des enchevêtrements ou des positionnements d’antennes et de segments d’antenne auxquels se livrent deux abeilles face à face durant une trophallaxie (c’est à dire quand elles se passent une gouttelette de nourriture). A première vue, non, cela ne serait sans doute pas le sujet, cela ne ferait pas partie des concepts (?) utilisés. Dommage. Dommage surtout que les travaux de Montagner qui avait un peu défriché ce type de communication «mécanico-chimique» chez les hyménoptères n’aient pas encore eu de suite.

Par contre, on sait maintenant jusqu’où les abeilles savent discriminer les quantités. C’est la première fois qu’on fait ce type de recherche sur nos bestioles. Jusque là, les chercheurs se sont surtout attachés aux chimpanzés ou aux pigeons. N’oublions pas non plus ce perroquet qui savait additionner et soustraire les gens entrant et sortant d’une cabane, pour foncer vers ladite cabane voler le butin qu’il savait y être, lorsqu’il avait ainsi calculé qu’il n’y avait plus personne et que la cabane était vide ! Je crois que c’est Chauvin qui raconte cette histoire. Mais des expériences faites à l’université de Padoue, sur les poussins au sortir de l’œuf, semblent aujourd’hui indiquer que la faculté de soustraire et d’additionner de petites quantités (5-3, 4-2, 0+3 etc.) et de comparer les résultats (!) serait innée chez eux. Si tout cela continue on va un jour pouvoir citer les expériences de René Peoc’h …

Les expériences faites à Würzburg, en Allemagne, et à Canberra, en Australie, ont consisté à faire choisir les insectes entres divers objets pour leur permettre d’atteindre une source de nourriture. Le résultat des expériences est clair : les abeilles peuvent discriminer jusqu’à quatre objets. Au delà, elles sont perdues et ne savent plus les reconnaître et les différencier. En gros, dans ce domaine très précis, elles ont les mêmes capacités qu’un chimpanzé, ce qui n’est pas mal.

Les études ont été menées par le professeur Hans Gross, un biochimiste du célèbre BEEgroup de l’université de Würzburg, que dirige le non moins célèbre Jürgen Tautz, l’auteur de L’Etonnante Abeille (ed. De Boek).

De 2006 à 2008, l’équipe germano-australienne a utilisé les étés européens, puis les étés australs, à faire voler des abeilles dans des tubes de plexiglas. Directement à l’entrée on peignait des petits objets (une étoile, un point, une feuille, un fruit). Par exemple l’abeille trouvait trois points noirs à l’entrée du tube et devait alors à la sortie choisir entre trois citrons jaunes ou trois pommes rouges d’un côté, et quatre feuilles vertes de l’autre, pour pouvoir atteindre son butin. Selon Hans Gross, les abeilles remarquaient le nombre de points à l’entrée et apprenaient, pour pouvoir atteindre le butin, à suivre la piste indiquée par le même nombre d’objets à la sortie, quelles qu’en soient la nature ou la couleur.
Les objets en eux-mêmes n’avaient donc pas joué de rôle. Seul comptait leur nombre. Nos abeilles savantes apprenaient à ne pas se fier à la forme ou à la couleur des signes et à travailler avec des signes encore jamais rencontrés. Mais s’il fallait choisir entre quatre et cinq signes, elles n’y arrivaient plus. A plus forte raison pour discriminer entre des quantités au delà de cette limite.
L’apprentissage avait été progressif, utilisant des tableaux marqués d’un trou au départ. Par exemple, c’est derrière le tableau marqué de deux signes que les abeilles trouvaient leur nourriture. Ensuite on passait à une signalisation en entrée et à un choix à confirmer en sortie. Ensuite, on est passé à d’autres quantités plus importantes.

L’abeille ne se laisse pas distraire par l’objet, déclare Hans Gross, elle a bien appris que seule la quantité comptait. Dans plus de 70% de tous les essais avec quatre ou moins de quatre objets, elle a su choisir la bonne direction pour atteindre sa nourriture. L’homme et l’animal ont en commun cette capacité de reconnaissance immédiate des quantités sans avoir besoin d’un apprentissage. Selon Hans Gross, elle serait de quatre objets pour un humain et de trois pour une abeille. Ce chiffre correspond à la faculté que nous avons tous de reconnaître au seul coup d’œil la quantité de un à quatre objets présentés. De un à quatre seulement. Au delà, notre cerveau compte.

A quoi pourrait servir cette faculté pour les abeilles ? On n’en sait trop rien jusqu’ici. Peut-être à mieux se diriger, à remarquer et à compter le nombre d’arbres voisins ou de maisons voisines à proximité du rucher ou dans telle ou telle partie du secteur de butinage. Plus probablement, elle aide à la recherche de nouvelles sources valables de nourriture. Comment ? En repérant plusieurs points remarquables de leur trajet jusqu’à la source ? Le Dr Zhang, du Vision Centre australien qui a participé aux recherches déclarait que certaines abeilles peuvent aller chercher du butin à plus de 11km et retrouver ensuite normalement leur ruche au retour. Cette faculté sert-elle à optimiser le ramassage du butin ? Cela aiderait-il la butineuse de pouvoir évaluer immédiatement le nombre de « collègues » déjà sur une plante ou de fleurs sur une tige ? C’est en tout cas une capacité « mathématique » que jusqu’ici on ignorait aux abeilles. Mais on ignore encore tant de choses…

La barrière de quatre à cinq

La barrière de quatre à cinq est connue depuis 1871. Cette année-là, l’économiste anglais W.S. Jevons fit l’expérience qui consiste à présenter une boite d’allumettes contenant des haricots et à en demander le nombre exact. Jusqu’à quatre haricots inclus, ou moins évidemment, les personnes interrogées donnent immédiatement le résultat correct. Au delà de quatre, les personnes interrogées doivent regarder plus longtemps dans la boite et compter pour ne pas se tromper. Les résultats de cette expérience furent publiées à l’époque dans la revue scientifique Nature, qui existait déjà
Des expériences ultérieures ont montré que cette faculté d’appréhender en un coup d’oeil les quantités inférieures à cinq et de les discriminer entre elles n’appartient pas qu’aux humains. C’est le cas d’autres animaux comme les pigeons, les singes, certains poissons et maintenant les abeilles.

Hans Gross a fait remarquer que cette barrière de quatre à cinq se retrouvait dans plusieurs antiques hautes cultures. Ainsi chez les Romains les plus anciens, on écrivait ainsi les chiffres de 1 à 8 : I, II, III, IIII, V, VI, VII, VIII. Dans l’Arabie du Sud, toujours dans l’Antiquité, on écrivait de même I, II, III, IIII, U, UI, UII, UIII. Chez les Mayas d’Amérique centrale, cela devenait :*, **, ***, ****, I, *I, **I, ***I. « Dans ces hautes cultures, avec un calendrier et une arithmétique élaborés, on a consciemment ou inconsciemment, senti ou compris que le comptage d’objets jusqu’à quatre était possible immédiatement et sans faute alors qu’à partir de cinq points ou cinq traits, il fallait compter. C’est pourquoi on a trouvé pour le chiffre 5 un nouveau signe.« 

L’invention d’un signe particulier nouveau pour le Cinq – ou pour le Dix – permet alors de reconnaitre immédiatement des chiffres comme VII ou VIII, sans devoir compter, et donc de pouvoir calculer plus vite. Il en va de même pour le XII, le XIII ou le XXII.
Les comptages sur une feuille de papier que font les assesseurs d’un scrutin, quatre traits formant un carré et le cinquième en travers, créant ainsi un nouveau signe pour le cinq, obéissent au même réflexe. Seul dans le suan zi des vieux Chinois, qui utilise aussi des traits simples, la rupture se produit pour le chiffre 6.

Simonpierre DELORME   ()

 

Sources :

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°720 (Octobre 2010)

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