Vous souvenez vous d’Olivier Darné, l’inventeur du retour des reines sur les toits de la ville royale de Saint-Denis, des butineurs urbains sur les trottoirs parisiens, des pollinisateurs urbains dans les lieux branchés ? L’abeille comme prétexte à la réflexion sur la vie dans les villes et outil de pollinisation des esprits ? Les jardins d’ouvrières dans les friches industrielles du 9 cube ou de Roubaix ? Hé bien, il monte toujours plus vers le Nord. Il vient d’installer le 24 avril (2008) cinq ruches (dont le miel a été dégusté à partir du 22 mai) dans cinq quartiers d’Utrecht, en Hollande, pour y faire goûter les miels de quartier, une métaphore de la diversité culturelle de la ville, Et ça marche ! Les Hollandais en redemandent !
Le discours de Darné est celui d’un artiste qui a bien senti son époque, qui surfe avec bonheur entre deux pôles. D’un coté, il y a l’attrait (et la nostalgie) que ressentent nos contemporains pour l’animal magique, celui qui évoque le mythe (mensonger mais consubstantiel à l’histoire européenne) du bon vieux temps et de la nature intacte. De l’autre côté, il y a l’espoir et l’ambition (tout aussi mensongers d’ailleurs et tout aussi consubstantiels à l’histoire européenne) d’un monde futur dans lequel tout le monde aimera tout le monde (malgré la surpopulation et l’obligatoire frotti-frotta dans la fourmilière mondiale), dans lequel les idiosyncrasies (hier de chaque individu dans la communauté, aujourd’hui de chaque communauté dans le melting-pot, demain de chaque isolé dans la masse) ne s’opposeront pas. Le pessimiste traduira en clair : dans lequel l’ordre marchand qui submerge la planète pourra enfin réaliser une tabula rasa de la diversité humaine. Comme le chante l’hymne européen, l’Hymne à la Joie de Beethoven, alle Menschen werden Brüder, « tous les hommes seront frères ». En ce sens aussi, Olivier Darné est un vrai artiste, qui rend bien compte de son temps. Mais l’optimiste pensera, quant à lui, qu’on peut toujours mettre quelques grains d’hellébore dans la machine et que Darné y contribue à sa manière.
On se permettra un petit bémol sur les déclarations attribuant à la ville une diversité que n’auraient plus les campagnes : la monoculture n’est pas encore partout, ni les pesticides. On modérera encore plus celles des déclarations qui veulent trouver dans un apport migrant contemporain fantasmé des sources de nectar nouveau. Le goût du miel de Saint-Denis vient beaucoup de la diversité du Parc de la Légion d’Honneur (plus de 350 espèces botaniques). Dans la réalité les ruches parisiennes sont probablement plus nombreuses qu’il y a 50 ans mais beaucoup moins qu’il y a cent ans : nous venons (en 2011) de remonter à 400 ruches, soit. Mais songez qu’il y en avait entre 1800 (déclarées) et 2000 (en évaluant les non déclarées) en 1860 sous le bon vieux préfet Lépine, et ce dans un Paris intra-muros très sensiblement moins étendu qu’aujourd’hui !
Bémol enfin sur la diversité des miels urbains: ceux-ci, sous nos latitudes, sont assez homogènes de ville en ville et de terroir urbain en terroir urbain ; les originalités qu’on peut y trouver (en cherchant bien tout de même !) sont, quantitativement, négligeables quant au pourcentage résultant, et qualitativement, souvent déjà bien anciennes. L’histoire nous enseigne d’ailleurs que nos savants, nos découvreurs, nos aventuriers pillaient déjà le far side of the world bien avant Marco Polo. Aujourd’hui non plus, ce n’est pas l’immigrant misérable qui plante le sophora dans nos avenues, mais bien le design globalisant de l’urbaniste globalisé.
Qu’importe, le discours est beau, la métaphore correspond bien à l’air du temps, et le Batave s’ébroue de plaisir, comme le faisait déjà le Parisien. Il est vrai aussi que les récoltes de courte durée (les animations d’Olivier Darné durent de quelques jours à 3 à 4 semaines) réintroduisent, dans les miels récoltés, une diversité dans la saison que nombre d’apiculteurs amateurs vont négliger en homogénéisant une récolte butinée sur plusieurs mois, voire sur toute une saison apicole.
Le petit coté dérangeant ou simplement surprenant, qui consiste à souligner la présence d’un élément qu’on allait oublier, est un des attraits d’Olivier Darné. C’est parfois un simple slogan : Time is Honey ! (et réciproquement bien sûr…) ou bien Où est le patron ? (collé sur une vitre derrière laquelle grouillent les ouvrières), mais chacun de ces petits slogans, – idiots, forcément idiots – peut lancer une longue réflexion, y compris parfois sur bien des aspects de la vie des insectes qui nous sont encore inconnus ou incompréhensibles, alors même que ces êtres minuscules, et tant d’autres, sont avec nous et parmi nous depuis toujours. Et puis, l’entendre expliquer son plaisir de devoir faire appel au Code Rural pour l’appliquer à la ville, multiplie le nôtre.
Pourquoi Utrecht ? Parce que c’est une ville ! répond Darné. On aimerait penser qu’en Hollande, comme dans tous les pays du Nord, la nature est peut-être plus enseignée à l’école que chez nous. Se pourrait-il aussi que la peur des insectes y soit (un peu) moins répandue ? Nous n’avons pas encore trouvé à Paris ou à Lyon les Insekten-shops des grandes villes du Septentrion dans lesquelles se vendent si bien reptiles et terrariums pour phasmes.
Il y a encore une autre bonne raison de nous réjouir des géniales animations apidomaniaques d’Olivier Darné : L’affirmation, de plus en plus répandue, que les grosses mortalités brutales touchent moins les abeilles urbaines que celles des zones d’agriculture intensive, qui sont aussi les zones de pesticides, ne va pas plaire à tout le monde. Tant mieux. Quoique, là aussi, il faut mettre un petit bémol en songeant au copain Guillaume qui a perdu (en 2011) les 6 colonies qu’il avait dispersées sur une commune de banlieue parisienne, le jour où on y a traité les mousses des toits des immeubles de ladite commune. Hé oui, l’eau fait aussi partie du butin de nos insectes (et des autres !), et la rosée du matin était empoisonnée ce jour-là. L’humain est une espèce invasive qui, obligatoirement, laisse peu de place aux autres en se développant.

Simonpierre DELORME

 

Sources :

  • « Architektenweb.nl » (15.04.2008) : Kunstenaar laat Utrechtse wijken proeven (www.architectenweb.nl/)
  • Stadtshoning ? De lekkerste honing ! – (www.tumultdebat.nl)
  • Hoe smaakt een Utrechtse wijk ? – (http://www.gemeente.nu/)

Compléments :

  • Lire également sur ce blog : Un peu d’art dans ce monde de brutes
    (Frank Mandersloot)

Une première version de cet écho a été publiée dans la « Revue de presse » d’Abeilles & fleurs N° 695 de juin 2008.

Une réponse

  1. Philippe

    Bravo pour ce texte, tout en finesse qui permet de bémoliser les opinions généralement admises mais utiles pour sensibiliser l’opinion publique !

    Répondre

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