Pour les agriculteurs d’Amérique du Nord, la nécessité de la pollinisation est une évidence vitale et le syndrome d’effondrement des colonies une menace immédiate. Pour la surmonter, on peut lutter contre les pesticides et leurs suites, le varroa, les maladies, le manque d’hygiène, la monotonie des pollens restés disponibles et tant d’autres choses. On peut aussi prévoir des stratégies de contournement en utilisant les cousines de nos abeilles mellifères.

Andrena cineraria

Andrena cineraria, l\’abeille des sables (Photo Gilles ROUX)

Abeilles sauvages et plantes qu’elles pollinisent déclinent de concert

En juillet 2006, les résultats d’une étude menée conjointement par des universitaires anglais, néerlandais et allemands et publiée dans Science, révélaient un énorme déclin dans la diversité des plantes et des pollinisateurs aux Pays-Bas et en Grande Bretagne. Sur une centaine de sites étudiés, plus de 80% avaient vu un tel déclin de la diversité des différents genres d’abeilles sauvages (bourdons, osmies, andrènes, mégachyles, colletides et autres abeilles solitaires), guêpes sauvages et autres, qu’il fallait bien reconnaître un phénomène beaucoup plus avancé et beaucoup plus général qu’on ne l’avait cru jusque là. On avait bien remarqué tel ou tel déclin brutal mais sans jamais saisir l’ampleur et la généralisation du recul. Recul des insectes – de nombreuses espèces semblaient avoir tout bonnement disparu – mais aussi recul des plantes que ces insectes pollinisaient.
Le coordinateur de l’étude, le Dr Koos Biesmeijer, de l’université de Leeds précisait : « Si ce schéma se retrouve ailleurs, le service de la pollinisation, que nous considérons comme allant de soi, est sérieusement en danger. » Et il rappelait l’évaluation économique de la chose : des dizaines de milliards d’euros chaque année.
Au niveau des espèces, le recul était différent selon qu’on eut affaire à des pollinisateurs tous azimuts – souvent en hausse – ou à des pollinisateurs plus spécialisés, plus inféodés à une plante particulière – généralement en début de disparition. Sans qu’on puisse déterminer si le recul de la plante particulière entrainait la disparition de l’insecte particulier ou bien l’inverse, on constatait seulement que la biodiversité s’effondrait sur ses trois niveaux. L’appauvrissement de la diversité des espèces allait évidemment de concert avec l’appauvrissement de la diversité des habitats et des éco-milieux et avec celui de la diversité à l’intérieur des espèces menacées. Seules les plantes qui s’autopollinisent et celles dont le pollen, fortement anémophile, est emporté par le vent, avaient augmenté leur présence pour combler les trous laissés par les entomophiles, celle dont le pollen est transporté par les insectes.

Plus d’espèces d’abeilles qu’on ne le pensait auparavant

Ce renouveau d’intérêt pour tous ces autres pollinisateurs, les petits, les obscurs, les sans-grade, dont on n’avait pas jusqu’alors vraiment estimé l’importance, allait entrainer une recompilation des diverses espèces. John S. Ascher, du Museum d’Histoire Naturelle de New York, publiait en 2008 une nouvelle liste documentée (description et territoires de répartition) de 19 200 espèces d’abeilles sauvages, fruit de la collaboration de toute une communauté spécialisée dans la taxonomie des dites abeilles. La première liste datait de 1896 et cette dernière ajoutait 2000 espèces au célèbre livre de Charles Michener The Bees of the World, publié en 2000. La mise en ligne sur internet d’une checklist mondiale (http://www.itis.gov) parachevait le travail et révélait une réelle diversité : il y a plus d’espèces d’abeilles que de mammifères et d’oiseaux réunis. Abeilles solitaires, abeilles vaguement sociales, abeilles parasites (abeilles-coucou) sont maintenant répertoriées sur une base de données du Museum d’Histoire naturelle de New York que gère Jerome G. Rozen et qui précise leurs territoires floraux et leur répartition.

Des réserves de pollinisateurs potentiels ?

Les abeilles mellifères, nos abeilles à nous, sont d’abord ressenties comme productrices de cire et de miel. Nous dirions volontiers qu’elles sont les seules productrices de cire et de miel, même si plus de 500 espèces d’abeilles sans dard d’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale produisent aussi du miel. Il est vrai que ce «miel», généralement plus liquide, souvent un peu plus amer que le nôtre, n’a pas droit à cette appellation selon les critères de l’OMC.
Nous avons pris conscience il y a déjà bien longtemps de l’utilité de nos abeilles mellifères pour la pollinisation. C’est une activité pour laquelle elles sont aussi plus efficaces que d’autres pollinisateurs à cause de la quantité des travailleuses disponibles dans une colonie, mais aussi de la qualité de leur mémoire et de la systématique de leur organisation. Cela ne veut pas dire qu’elles sont les seules.
Si les chercheurs se sont intéressés à la diversité des abeilles sauvages, non mellifères (ou si peu), ce n’est pas seulement pour la diversité elle-même et le seul approfondissement de cette diversité. Comme toujours dans notre espèce prométhéenne, l’idée sous-jacente est que telle ou telle espèce aujourd’hui marginale pourrait se révéler un jour utilisable pour des cultures plus importantes pour lesquelles les pollinisateurs habituels auraient déclaré forfait.
Durant un printemps humide et froid, lorsque nos abeilles mellifères si efficaces rechignent à quitter la chaleur -toute relative- de la grappe et du nid, le bon vieux bourdon Bombus, voire telle ou telle abeille solitaire plus résistante au froid que d’autres, prend sa part du travail de pollinisation des fruitiers. Le travail sera beaucoup moins parfait mais il aura au moins le mérite d’exister.

Osmia Rufa

Osmia rufa femelle avec brosse ventrale à pollen sur bûche à abeilles solitaires

Premières réalisations

De 2006 à 2009, Colony Collapse Disorder oblige, Julianna K. Tuell et Rufus Isaacs, de l’Université d’État du Michigan, et John S. Ascher du Museum étasunien d’Histoire Naturelle ont étudié dans quinze fermes de blueberries du Michigan la possibilité de remplacer un jour les abeilles mellifères par d’autres abeilles locales pour la pollinisation de leurs fruits, (la blue berry est l’équivalent nordaméricain de notre myrtille, joliment appelée bleuet au Canada Français). Les scientifiques ont identifié 166 espèces d’abeilles sauvages, généralement solitaires, sur les territoires des fermes, dont 112 étaient en activité durant la floraison des myrtilles (les périodes d’activité des abeilles solitaires sont généralement assez courtes, quelques mois, voire quelques semaines, tandis que la vie larvaire est plus longue que chez Apis mellifera).
Nombre de ces espèces, explique l’étude publiée dans les Annales de la Société Entomologique d’Amérique, visitent plus de fleurs à la minute et déposent plus de pollen par visite que nos abeilles mellifères et la plupart sont des pollinisateurs potentiels du bleuet. Ce sont souvent des abeilles solitaires qui font leurs nids dans les sols ou dans le bois. L’idée est donc d’inciter les fermiers à installer dans leurs champs des « hôtels » à abeilles solitaires, buches trouées, tas de tiges de bambou creusées, blocs de mousse pré-percés etc. pour développer leurs populations d’abeilles solitaires utilisables. On notera que la quasi totalité de ces espèces clairement identifiées sont utilisables pour la pollinisation des cerisiers, des pommiers et des champs de canneberge. Tous les détails qui permettent de comprendre et d’aider le développement de ces abeilles solitaires sont disponibles sur les bases de données du Museum. Mais déjà certains vergers de cerisiers ont commencé à conduire des élevages d’abeilles maçonnes pour la pollinisation de leurs fruitiers.

Conclusion

En fait, cette solution sent encore un petit peu le bricolage. Les grosses populations intelligentes et organisées d’Apis mellifera sont difficilement remplaçables. Mais le travail sur les abeilles solitaires ne peut donner que de bons fruits. Parce qu’il obligera les éleveurs à un regain d’attention envers leur sols, parce qu’il relancera l’intérêt envers les insectes et leur fragilité, et parce qu’une autre étude indique que les meilleurs résultats en matière de pollinisation s’obtiennent lorsque qu’on dispose des deux outils à la fois : abeilles mellifères d’un côté, bourdons, osmies etc. de l’autre.

Simonpierre DELORME

 

Sources :

Article paru dans la revue Abeilles & Fleurs N°717 (Juin 2010)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.